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Ce blog comporte des articles scientifiques et des opinions sur le cours du monde.

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ETHNOLÂTRIE ET POLITIQUE

Face à la difficulté liée à la bonne gestion politique de l’hétérogénéité ethnique, laquelle prédispose l’Etat multi-ethnique d’Afrique noire ou d’ailleurs aux remous sociaux et aux convulsions politiques graves de conséquences, on est parfois enclin à penser que la stabilité politique et le développement de l’Etat dépendent de son fondement ethnique. Repenser la structure politique de l’Etat en question sur une base mono-ethnique lui assurerait la stabilité dont il ne jouirait, épisodiquement, que par la force des armes. Le Nigéria serait par exemple l’Eldorado de Voltaire s’il se réduisait à un Yoruba Land, à un Ibo Land ou à un Ogoni Land. Fonder l’Etat africain sur l’ethnie dans l’espoir de le protéger contre le chaos auquel sont prédisposés ceux dont la poly-ethnicité les conduit souvent à des contradictions inextricables, c’est proposer de substituer à son fondement hétérogène un fondement homogène. Cela revient aussi à recommander le passage politique de l’hétérogène à l’homogène. Si cette proposition de solution fait idéologiquement recette, on est en droit de s’interroger sur sa pertinence politique.

Cette proposition de solution est, à notre avis, une proposition de désespoir. L’incapacité de certains gestionnaires politiques à fédérer, avec bonheur, l’hétérogénéité ethnique dans le sens de la construction d’une véritable communauté de desseins et de destins, motive un tel désespoir, notamment lorsque la dérive ethnolâtrique impose à la gouvernance la terrible nécessité de l’ethnocratie.

Fort marquée du sceau de la périphérisation politique des références anthropologiques n’ayant aucun rapport affinitaire avec l’ethnie de ceux qui se prennent pour les maîtres absolus du logos et de l’ergon, l’ethnocratie est précisément fondée sur l’exaltation narcissique de la mêmeté du Même. Le culte quasi-pathologique que l’ethnolâtre voue à son ethnie d’appartenance, au point de croire qu’elle doit avoir un droit d’accès exclusif à la jouissance du pouvoir et, par conséquent, régner absolument sur les autres, conduit inévitablement à l’ethnocratie. La peur d’être politiquement écrasées, au sens informatique, par une ethnie dont l’hégémonie ne permet pas aux autres d’exister, amène celles-ci à chercher à sortir de l’indivision communautaire qu’elles considèrent comme une véritable prison.

Si la solution politique qui consiste à fonder l’Etat sur l’ethnie n’est pas pertinente, c’est d’abord parce qu’elle fait l’impasse sur la complexité objective de l’ethnie en lui reconnaissant, sans justification, l’homogénéité qui ne la caractérise effectivement pas. Son défaut de pertinence tient aussi au fait qu’elle repose sur l’incapacité des gestionnaires politiques à réaliser un véritable œcuménisme politique entre l’homogène et l’hétérogène, le Même et l’Autre. Ce qui fonde l’Etat, c’est principalement la volonté exprimée par le Même et l’Autre de construire une communauté politique régie par des normes impersonnelles et subordonnée, comme le pense par exemple John Locke, à la préservation de la propriété de chacun (c’est-à-dire sa vie, sa liberté et ses biens) et à l’atteinte de l’intérêt public.

Cette solution est même très dangereuse. Son expérimentation dans l’histoire la plus récente s’est accompagnée d’horribles génocides et d’inhumaines opérations d’épurations ethniques, au grand mépris de l’élection des cœurs qui s’épanouissent affectivement par-delà l’hétérogénéité ethnique.

Compte tenu de son défaut de pertinence et de sa dangerosité, cette solution doit être abandonnée. Le problème qui doit plutôt être posé est celui de savoir comment bien programmer politiquement l’hétérogénéité ethnique, de manière à réaliser un vivre-ensemble juste et pacifique. C’est en donnant, pensons-nous, à l’humanité et à la citoyenneté de l’homogène et de l’hétérogène les mêmes chances de s’actualiser dans le même espace public qu’on peut efficacement fédérer l’hétérogénéité ethnique autour de l’intérêt commun.

 

Prof. Lucien AYISSI

Université de Yaoundé 1 (Cameroun)

 

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