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Ce blog comporte des articles scientifiques et des opinions sur le cours du monde.

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Présentation du livre de M. Jean-Paul NTSENGUE

Structuré en six chapitres qui sont assortis d’illustrations bibliographiques élaborées à partir d’un échantillon de dix présidents , le livre de M. Jean-Paul NTSENGUE a été publié cette année dans la collection « Mémoires » des Éditions Belles Lettres Cameroun. Intitulé, Le président de la République. Mythes et réalités du pouvoir exécutif, ce livre se présente comme une dynamique réflexive de type analytique, principalement construite autour de quatre questions majeures : 1) La question relative à l’identité du président de la République. Il s’agit précisément de savoir qui il est réellement, par-delà la légende dont il est entouré et les mythes dont s’enveloppe sa prestigieuse fonction ? 2) La question se rapportant à l’étendue de son pouvoir. 3) La question liée à ce qu’il doit faire, c’est-à-dire aux impératifs politiques qu’il doit assumer pendant l’exercice de son pouvoir. 4) La question qui renvoie à la qualité de sa gouvernance, donc à ce qu’il peut ordonner de faire.

Si ces quatre questions peuvent finalement se ramener à trois, parce que la question se rapportant à l’exercice de son pouvoir et celle liée à sa gouvernance peuvent se résumer en une seule, toutes ces questions sont des clés méthodologiques qu’instrumentalisent M. NTSENGUE afin de dévoiler l’identité du président de la République au terme d’un procès de démythification d’une figure politique qui cristallise beaucoup de passions dans le temps et dans l’espace, puisque sa fonction suscite et entretient dans les représentations populaires un pouvoir de fascination quasi érotique, lorsqu’il ne s’accompagne pas, dans l’esprit du président, de problèmes psychologiques variés allant du sentiment de solitude (p. 65) à la paranoïa politique. Celle-ci l’amène à entretenir des phobies et des obsessions protéiformes qui le prédisposent à chercher dans l’ésotérisme le rempart protecteur contre la malfaisance des esprits malveillants (p. 23).

Comme le lecteur va le constater, le dessein de l’auteur de ce livre s’explique surtout par son souci de permettre l’accès à la compréhension d’une figure politique qui incarne l’État au point de se confondre avec cette institution. C’est pour cette raison que M. NTSENGUE adopte le procédé positiviste qui privilégie l’approche analytique ou descriptive et non la démarche prescriptive. Ce « livre, dit-il précisément, rend plutôt compte, dans un souci de compréhension et de décryptage critique, de ce que le président de la République fait habituellement pour parvenir aux mêmes fins que Le Prince, en se jouant habilement des lois républicaines qui limitent pourtant son pouvoir » (p. 10). Dès le premier chapitre de son livre, M. NTSENGUE s’investit dans l’élaboration du portrait du président de la République, en dressant tour à tour ses profils psychologique, politique et physique. I-Le profil psychologique du président de la République D’après lui, le président de la République est « une personnalité complexe » (p. 11), dans la mesure où il s’agit non seulement d’un « stratège ambitieux et conquérant », mais aussi d’un « prédateur patient » (pp. 12-13). Pour donner à son aspiration à exister politiquement toutes les chances de prospérer effectivement, ce stratège ne s’accommode pas durablement de la situation de sujétion, fût-elle celle bienveillante de son mentor politique. Ce stratège est précisément un habile calculateur qui se représente la politique comme un « business rentable » (p. 52). C’est pour s’assurer la rentabilité de cette intéressante affaire qu’il impose un silence presque absolu à ses états d’âme. Car, selon M. NTSENGUE, c’est « une sorte de chasseur nocturne, impitoyable, que l’ambition stimulante et le rêve de grandeur bien souvent obsessionnel rendent implacable. Suivant la même logique, il ne reculera devant rien. Il pourra tout sacrifier sur l’autel de son ambition. Il délaisserait femme et enfants s’il le fallait, pour se consacrer entièrement à sa ‘‘mission’’ » (p. 13). Pour mieux profiler psychologiquement le président de la République, M. NTSENGUE recourt à la fois aux arguments d’ordre métaphysique et psychanalytique : le pragmatisme flegmatique avec lequel le président de la République s’organise à rentabiliser ses placements politiques – en exploitant en sa faveur, et grâce à son « intelligence des situations » (p. 15), toutes les occurrences possibles –, l’amène à penser qu’il a une essence ou une nature spécifique, celle des « stratèges-nés » (p. 12). Il a aussi une étoffe particulière, car il fait partie de ceux qui « sont servis par les lois naturelles et surnaturelles, les lois de la sélection des meilleurs » (pp. 18-19). Au terme d’une sommaire psychanalyse à la sanction de la laquelle M. NTSENGUE soumet la personnalité du président de la République, ce dernier apparaît également comme celui dont la passion du pouvoir a une fonction compensatrice, tant il est effectivement animé par la volonté de compenser un passé infantile malheureux. C’est pourquoi la psychologie de cet acteur politique correspond parfaitement à celle de ceux qui ont « le plus souvent connu une enfance difficile, ponctuée de frustrations, de souffrances, d’exclusion et d’humiliations » (pp. 13-14). La passion du pouvoir qui se remarque chez lui par la volonté de compenser un passé chargé de frustrations et d’humiliations est davantage accrue par sa tendance au messianisme : il se prend souvent pour celui sur qui Dieu a, par une prédilection mystérieuse, jeté son dévolu pour accomplir sa volonté dans l’histoire. L’importance de sa charge, aussi bien que les attentes dont l’exercice de son pouvoir est assorti, au niveau populaire, le prédisposent à se prendre pour un dieu bien qu’il n’en soit réellement pas un (p. 98). En plus de se prendre à la fois pour le maître du temps, du logos et de l’ergon, il lui arrive de croire pouvoir exister en marge du sillage de la mort. Lorsque le mythe de son invulnérabilité et de son immortalité se dissipe face à la maladie par rapport à laquelle son pronostic vital est engagé, il croit pouvoir lui survivre en s’auto-clonant politiquement. C’est le cas lorsqu’il marque sa préférence pour tel ou tel successeur à travers lequel il croit combler son rêve d’immortalité. Une telle opération est souvent rendue difficile par le fait que le successeur ou l’ « héritier présomptif » du président de la République doit être protégé à la fois contre son ego désormais boursoufflé par ses ambitions politiques et l’envie ou la jalousie des autres qui aspirent aussi à succéder au président de la République (pp. 101-104 ; 109-111). Grand manipulateur des symboles et, par conséquent, grand mystificateur (p. 25), le président de la République est aussi machiavélique (pp. 26-27). Aussi instrumentalise-t-il, suivant les circonstances politiques, la force ou la ruse pour exercer efficacement son pouvoir. Sa psychologie de paranoïaque, de superstitieux ou de fataliste explique pourquoi sa lecture du réel est souvent dominée par la croyance que la production des événements cosmiques est la conséquence de la dynamique des forces cosmiques dont il peut, pendant le temps d’incertitude ou d’adversité, solliciter la providence. C’est pourquoi, à en croire M. NTSENGUE, la plupart des présidents « consultent astrologues et marabouts de toutes obédiences avant tout déplacement, avant tout événement important et avant toute apparition publique ; ils laissent ceux-ci fixer leur emploi du temps et influer sur les décisions importantes qui, fatalement, ont une incidence inéluctable sur l’ensemble de l’État qu’ils dirigent. » (p. 20). En plus de ce profil psychologique du président de la République, M. NTSENGUE dresse aussi, pour une bonne compréhension de sa personnalité, son profil politique. II-Le profil politique du président de la République Le président de la République, c’est l’homme qui incarne politiquement l’État dont il a l’impérieux devoir d’assurer la permanence, la continuité, l’unité et la sécurité (p. 54). C’est pour cette raison qu’il appartient davantage à la Nation qu’à sa famille. Chargé de rechercher le bonheur du plus grand nombre en sachant résoudre la contradiction née non seulement de la pression du dedans et du dehors, mais aussi du mode conflictuel sur lequel les appétits particuliers se rapportent à l’intérêt général, il peut lui arriver de prendre, au nom de la raison d’État ou suivant l’intérêt public, des décisions douloureuses et susceptibles de le faire passer pour un monstre froid. La récurrence du verbe pouvoir dans le livre de M. NTSENGUE nous indique à suffisance qu’on est effectivement dans l’analytique du pouvoir politique de celui qui incarne l’État. Ce pouvoir peut s’hypertrophier et se concentrer entre les mains du président de la République. C’est par exemple le cas lorsqu’il se monarchise ; le spectre du pouvoir du président de la République peut aussi s’étendre, grâce aux mécanismes de la délégation, compte tenu du fait que le président ne peut pas toujours lui-même assurer « personnellement l’exécution des instructions qu’il donne à partir de son bureau » (p. 89). Il ne peut pas donner suite à toutes les sollicitations dont il est constamment l’objet : aussi se sert-il de ses collaborateurs comme des murs de protection (p. 90). Comment s’entourer de telle sorte que l’État qu’il incarne politiquement soit bien encadré ? telle est la question à laquelle il essaie constamment d’apporter une réponse appropriée par rapport à l’exercice d’un pouvoir exécutif dont la réalité est tout à fait à l’opposé des mythes dont on l’affuble, lesquels font le lit de la divinisation du président dans une dramaturgie politique où on croit qu’il joue le rôle du Démiurge. Mais, le risque est grand, relève M. NTSENGUE, que ceux-ci soient si déterminés par leurs ambitions politiques qu’ils arrivent non seulement à faire preuve de perfidie (p. 102), mais aussi à détourner politiquement le pouvoir à eux délégué des fins auxquelles il est censé se destiner. Lorsqu’ils font apparemment preuve de loyauté envers le président de la République, ils peuvent tout simplement en user dans le sens des desseins politiques conçus par lui.

Toutefois, le fait de ne pas pouvoir lire dans le grand livre des intentions de ses collaborateurs pour s’assurer que leur loyauté envers lui est authentique et que leur engagement est sérieux, complique sa volonté de déléguer sereinement son pouvoir à certains de ses collaborateurs. Cependant, puisque la délégation est un pis-aller nécessaire, le président de la République l’instrumentalise dans sa gouvernance. Ce qui ne manque pas de poser le problème de la responsabilité politique de celui à qui le pouvoir a été délégué et qui a, à tel ou tel moment, agi au nom du président. Le président de la République croit pouvoir prévenir ou résoudre, mais en vain, les problèmes dont s’accompagne le mécanisme politique de la délégation, en créant parfois des structures administratives ad hoc animées par des citoyens compétents et fiables, mais qui soumettent les services permanents à une pression concurrentielle : « Parce qu’ils comptent parmi les hommes du président, ces chefs de mission iront, affirme l’auteur, quelquefois jusqu’à donner des ordres aux services permanents et même à certains ministres. Or, ils sont censés transmettre les directives présidentielles, leur résister reviendrait à résister au chef de l’Exécutif lui-même » (p. 100). En plus des profils déjà indiqués par l’auteur de ce livre, il y a le profil physique. III-Le profil physique du président de la République On se représente le président de la République comme celui qui entretient des rapports si organiques avec l’État qu’il incarne politiquement qu’ « il apparaît dès lors tout à fait normal que la santé du président traduise la santé de l’État dans l’esprit de l’opinion ; que son absence implique l’absence d’État faute d’interlocuteur valable ; que l’effritement de son autorité entraîne la désintégration de l’autorité de l’État. Pour assurer la permanence et la continuité de l’État, un président de la République doit être en état d’exercer ses fonctions, physiquement et mentalement » (p. 106).

Conclusion

Ce livre permet de voir combien est importante l’étendue du pouvoir politique du président de la République et les devoirs politiques qui lui incombent en temps de paix comme en temps de guerre. Bien qu’il soit constitutionnellement bien défini, le pouvoir régalien du président de la République est si important qu’il rend presque impériale la fonction présidentielle (p. 75), tant ce pouvoir est à la fois celui de « juge suprême » (p. 76), de « commandant en chef » et de pilote du navire-État qu’il gouverne souvent selon l’avis des experts dont il s’entoure ou suivant son intuition et son intime conviction (p. 77). Un tel pouvoir peut s’hypertrophier pendant « l’État d’exception » (p. 79), au point de s’accompagner de sérieuses restrictions des droits et des libertés civils. Tout ce travail de profilage dans lequel s’est investi M. NTSENGUE consiste, comme le titre de l’ouvrage l’indique déjà, à présenter la réalité du président de la République après en avoir éventé les mythes qui l’occultent ou la dénaturent. Si M. NTSENGUE a su le faire à travers un livre bien documenté et en exploitant des cas emblématiques pouvant illustrer par exemple l’exceptionnalité du président de la République, il a aussi su le dire au moyen d’une écriture dont les qualités stylistiques rendent la lecture de ce livre à la fois agréable et aisée. Les sections des six chapitres qui en constituent la trame textuelle sont toujours bien introduites par des épigraphes qui en énoncent l’idée générale. Si M. NTSENGUE opte pour l’approche positiviste, cela n’aliène pas la volonté exprimée, de temps en temps, par cet auteur de suggérer des pistes de réflexion à travers des interrogations subtilement formulée et portant, par exemple, sur le privilège de l’Exécutif pouvant assurer au bénéficiaire du pouvoir délégué une quelconque immunité, au motif qu’il agissait en qualité de président de la République (p. 97), sur le régime concurrentiel qui peut naître des suites de la formation des structures ad hoc (p. 96) ou sur la « justiciabilité » du président de la République (pp. 68-69). Il s’agit donc d’un ouvrage très instructif qui n’intéresse pas seulement ceux qui ont la noble ambition d’incarner l’État. Il importe que chaque citoyen le lise pour prendre la mesure de ce qu’est réellement le président de la République, par-delà les mythes dont on le couvre.

Pr. Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

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S
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