Ce blog comporte des articles scientifiques et des opinions sur le cours du monde.
L’être d’une dépouille de l’homme est évidemment celui qui est dépourvu de vie. Si la dépouille mérite bien son nom, c’est parce qu’elle est effectivement dépouillée de ce dont la dynamique nous inscrit inévitablement dans la population des vivants. Mais s’il est accordé qu’il sévit dans l’être de la dépouille une sévère crise de la vie, pourquoi celui de l’homme est-il l’objet de tant de sollicitude de la part de ceux qui sont encore en vie ?
On peut répondre à cette question en arguant que, tout en étant dépourvue de vie, la dépouille n’est pas assimilable à une simple chose parmi tant d’autres. C’est pour cette raison qu’elle inspire, malgré la crise de la vie dont elle est la preuve factuelle, beaucoup de respect au point d’imposer la nécessité de sa dignité même à ceux qui n’avaient pas beaucoup d’égards envers la personne disparue. La dépouille est le vestige de l’humanité d’une vie à laquelle on croit devoir rendre un vibrant hommage par une débauche de soins souvent en proportion inverse du niveau de considération ou d’estime de la vie de celui dont nous donnons la dépouille en spectacle. Le « nous » dont il est ici question renvoie à une démographie tout à fait hétérogène au plan appétitif. Mais la contradiction qui régit l’hétérogénéité sur le mode de laquelle se rapportent les appétits des éléments de cette démographie est facilement résolue quand on sait qu’ils s’accordent tous à faire de la dépouille mortelle d’un être humain une véritable rente. À sa rentabilisation, lors des divers procès funéraires qui ont par exemple lieu au Cameroun, participent des acteurs aussi variés que les croque-morts, les ministres du culte, les « entrepreneurs politiques », les dragueurs de tout poil, les vendeurs de boisson et les gourmands du coin. Compte tenu du fait qu’il rend possible le contentement des appétits financiers des mercantilistes de tout bord et assure à l’aspiration gastronomique des gourmands de fortes chances de prospérer, l’être de la dépouille mortelle d’un homme finit par être instrumentalisé par tous ceux dont les appétits sont pourtant d’une hétérogénéité apparemment susceptible de les rapporter sur le mode du conflit.
Comment soustraire l’être de la dépouille mortelle de l’homme aux contraintes de l’économie de la mort ? C’est la question thanatho-éthique qui s’impose aujourd’hui au regard de l’importance que revêt, notamment au Cameroun, l’instrumentalisation de l’être de la dépouille mortelle de l’homme à des fins économiques, politiques, affectives et gastronomiques.
Pr. Lucien AYISSI
Université de Yaoundé I (Cameroun)