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Ce blog comporte des articles scientifiques et des opinions sur le cours du monde.

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Le plagiaire et le détourneur des deniers publics

 

Le plagiaire et le détourneur des deniers publics sont tous les deux des voleurs parce qu’ils ne se rapportent à la chose d’autrui que sur le mode de la subtilisation. Ce qui est effectivement volé par le plagiaire, ce sont les mots, les écrits ou les idées d’autrui dans un procès de subtilisation fondé sur l’usurpation et l’imposture. Si ce kleptosème, qui est en même temps un kleptographe et un kleptologue[1], brille évidemment par sa capacité à se rendre indûment maître et possesseur des mots, des écrits et des idées qui ne lui appartiennent pas, il vole surtout l’âme de l’auteur dans l’espoir de se substituer à lui. En dérobant à ce dernier son âme ou son être, c’est-à-dire ce qu’il a d’essentiel, le plagiaire se berce de l’illusion d’être devenu un créateur ou un véritable Démiurge. C’est cette illusion qui explique le fait qu’il finisse par être la dupe de son propre mensonge : à force de se prendre pour un auteur ou pour un Démiurge, cet usurpateur d’identité finit par être victime de son imposture.

Le détourneur des deniers publics est ce voleur qui s’autorise à donner à la fortune publique le sens ou l’orientation qui correspond plutôt à ses préférences appétitives qu’à la volonté de l’État de l’instrumentaliser pour assumer efficacement ses devoirs régaliens. A l’instar du plagiaire, le détourneur des deniers publics est à la fois un usurpateur et un imposteur : s’il usurpe l’identité du légitime propriétaire de la fortune qu’il détourne de sa véritable destination, il fait non seulement croire que son accumulation est l’expression de sa propre causalité, mais aussi que son être a subi une heureuse mutation ontologique, bien qu’il ait accumulé au préjudice de la fortune publique.

Si le plagiaire et le détourneur des deniers publics sont tous deux des voleurs, parce le premier dérobe à l’auteur ce qui le définit comme tel, et le second à l’État ce qu’il a de substantiel, qu’est-ce qui peut bien expliquer le défaut d’isomorphisme caractéristique des sanctions qu’on inflige au plagiaire et au détourneur des deniers publics ? Autrement dit, comment peut-on expliquer que le détournement des deniers publics soit criminalisé et que le plagiat soit considéré comme un simple délit de contrefaçon ?

C’est peut-être à la lumière du Léviathan de Thomas Hobbes qu’on peut expliquer ce défaut d’isomorphisme. Au chapitre XXVII du Léviathan, intitulé : « Des crimes, excuses et circonstances atténuantes »[2], Hobbes établit une différence entre « voler la puissance publique » et voler un particulier. Suivant cette distinction, ce philosophe affirme que « le crime le plus grand est celui dont le dommage est, d’après l’opinion commune, le plus sensible. Par conséquent, tuer (quand la loi l’interdit) est un plus grand crime que l’infliction de tout autre tort qui laisse la vie sauve : tuer dans les supplices est plus grave que tuer simplement ; mutiler un homme dans ses membres est plus grave que de le dépouiller de ce qu’il possède ; dépouiller un homme de ce qu’il possède en lui inspirant la terreur d’être tué ou blessé est plus grave que de le faire par un larcin furtif ; attenter à la chasteté de quelqu’un par la force est plus grave que de le faire en usant de la séduction ; agir ainsi est plus grave s’il s’agit d’une femme mariée que d’une femme non mariée. »[3]

Il ressort de ce qui précède que le crime le plus grave est celui dont les répercussions morales ou politiques sont les plus importantes. Par conséquent, voler les mots, les écrits ou les idées d’un auteur serait moins grave que détourner les deniers publics, car les dommages que le plagiaire fait subir à l’auteur ne sont pas aussi sensibles que « le vol commis au détriment du trésor ou des revenus publics. » Parce que « voler la puissance publique, c’est en effet voler beaucoup d’hommes à la fois »[4], le détournement des deniers publics est « un plus grand crime que le vol ou l’escroquerie qui atteignent un particulier. »[5]

On peut accorder à Hobbes qu’il est excessif de criminaliser le larcin dont un particulier peut être victime de la part d’un petit chapardeur. Mais les dommages subis par une personne ou un groupe de personnes des suites de la kleptosémie, de la kleptographie ou de la kleptlologie d’un plagiaire affectent aussi le public à qui toute œuvre est destinée. Floué du fait de l’usurpation et de l’imposture du plagiaire, le public est victime d’un abus de confiance dont les dommages sont d’autant plus importants que les œuvres plagiées ou contrefaites suscitent et entretiennent le doute sur leur authenticité. Pour cause de plagiat, toutes les créations intellectuelles et artistiques sont suspectes de falsification ou de contrefaçon. Ce qui n’est de nature ni à rassurer ceux qui veulent les contempler ni ceux qui tiennent à se les approprier ou à les promouvoir dans le temps et dans l’espace. C’est dans cette chaîne d’altération des valeurs épistémologiques et esthétiques que se trouvent par exemple floués l’éditeur, l’imprimeur, le libraire, le lecteur, etc.

Étant donné que le plagiaire est, comme le détourneur des deniers publics, celui qui vole effectivement beaucoup d’hommes à la fois, le plagiat doit être criminalisé. On ne peut sanctionner le voleur des mots, des écrits et des idées à la mesure des dommages qu’il fait subir à l’auteur, à l’éditeur, au libraire, au lecteur, etc., qu’en considérant le plagiat comme un crime imprescriptible.

Lucien AYISSI

Philosophe

 

[1] Par kleptosème, kleptographe, kleptologue, nous désignons respectivement le voleur des mots, des écrits et des idées d’autrui.

[2] Thomas Hobbes, Léviathan, traduction de François Tricaud, Paris, Sirey, 1971, 3e tirage, 1983, pp. 312-330.

[3] Ibid., pp. 328-329.

[4] Ibid., p. 328.

[5] Loc. cit.

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