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Ce blog comporte des articles scientifiques et des opinions sur le cours du monde.

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Polémologie et polémographie d’Edgar Morin

De guerre en guerre : de 1940 à l’Ukraine est un essai de polémologie publié en 2023 dans la collection « Monde en cours » des Éditions L’Aube. Dans le cadre cet essai, Edgard Morin procède à une polémographie qui met en évidence sa polémophobie.

Se réappropriant le concept de « crime de guerre » à l’aune juridique et éthique duquel le tribunal de Nuremberg (1945-1946) « a condamné l’hitlérisme », et dont David Van Reybrouck a précisé le sens dans son ouvrage intitulé Revolusi. L’Indonésie et la naissance du monde moderne, Morin établit que toute guerre s’accompagne inévitablement de crimes de guerre susceptibles d’être, suivant la critériologie de David Van Reybrouck, « occasionnels », « structurels » ou « systématiques »[1] : si, au cours de la Deuxième Guerre mondiale, les nazis se sont rendus coupables de commettre des crimes de guerre envers les Juifs, les Tsiganes et les populations civiles, « les bombardements massifs de villes allemandes et de leurs populations civiles » par les forces alliées ne constituent pas moins des crimes de guerre, bien que ce fait ait été occulté par l’ampleur de la barbarie des nazis[2].

Qu’il s’agisse donc des guerres de libération ou d’occupation, la criminalité est, selon Morin, la caractéristique essentielle de la guerre, car « de guerre en guerre », on évolue nécessairement de massacre en massacre, de barbarie en barbarie, d’horreur en horreur qui sont d’autant plus amplifiés qu’ils sont exacerbés par « l’hystérie de guerre », la « haine de guerre », « la propagande de guerre » et les mensonges qui vont avec : « l’hystérie de guerre multiplie d’elle-même les crimes de guerre, c’est-à-dire le bombardement de villes ne comportant ni troupes ni installations militaires, les destructions d’immeubles civils – surtout des hôpitaux et des écoles, les bombardements ou tirs sur des civils, les cruautés infligées aux prisonniers et blessés, les exécutions d’otages.  De même que « l’ampleur des crimes de guerre commis par les Einsatzgruppen, les SS et la Wehrmacht en URSS » vérifie cela, de même « les pilonnements systématiques des villes allemandes, surtout par les aviations américaine et anglaise, sont rétrospectivement des crimes de guerre. »[3] En Ukraine, « la haine de guerre » a suscité et développé le phénomène de « la prohibition de la littérature russe. Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Soljenitsyne compris, et de la musique des compositeurs russes »[4]. Selon Morin, « nous subissons une propagande de guerre qui nous fait haïr la Russie, admirer inconditionnellement tout ce qui est ukrainien et occulter tout contexte, dont celui de la guerre ininterrompue depuis 2014 entre l’Ukraine et les provinces russophones irrédentistes, ainsi que le rôle des États-Unis, qu’il faudra bien un jour examiner en historiens. »[5]

Bien qu’il y ait « des guerres plus criminelles que d’autres, comme celle que mena l’Allemagne nazie contre l’URSS, ou l’invasion de l’Ukraine par la Russie, mais toute guerre, de par sa nature, de par l’hystérie qu’entretiennent gouvernants et médias, de par la propagande unilatérale et souvent mensongère, comporte en elle une criminalité qui déborde l’action strictement militaire. »[6] La Première et la Deuxième guerres mondiales, le conflit israélo-palestinien, les Guerres du Golfe, la crise syrienne, etc. illustrent bien le fait que « toute guerre comporte de la criminalité, plus ou moins grande selon la nature des combattants ; elle renferme manichéisme, propagande unilatérale, hystérie belliqueuse, espionnite, mensonge, préparation d’armes de plus en plus mortelles, erreurs et illusions, inattendus et surprises… »[7]

À en croire Morin, la criminalité foncièrement caractéristique de toute guerre est évidemment incarnée par les deux superpuissances militaires que sont les États-Unis et la Russie dont la volonté partagée d’étendre leur sphère d’influence idéologique, politique et économique explique les guerres de colonisation dans lesquelles ces deux pays ont coutume de s’investir[8].

Il ressort de ce qui est beaucoup plus une polémographie qu’une véritable polémologie que la belle utopie kantienne a des problèmes de schématisation historique, compte tenu du fait que les peuples et les États affectionnent moins la paix que la guerre pour des raisons qu’il importe de déterminer, et que résume rétrospectivement le bellicisme de Caton à travers cette formule : Dalenda est Carthago (Carthage doit être détruite). Si on prend Carthago, c’est-à-dire Carthage – qu’il fallait, selon Caton, détruire à tout prix lors des guerres puniques – comme la métaphore du monde, il y a lieu de s’interroger sur la raison d’être de cette soif de destruction qui caractérise les va-t-en-guerre. S’il est tout à fait pertinent de criminaliser la guerre, quelle qu’elle soit, il importe que les analyses de nature polémologique s’intéressent davantage à l’étiologie de la polémophilie des hommes, des peuples et des États. C’est en remontant aux principes structurants de la criminalité foncière de la guerre qu’exaspèrent l’hystérie et la propagande de la guerre qu’on peut savoir si ce phénomène est nécessaire ou contingent. Si la guerre « paraît greffée sur la nature humaine »[9] comme le dit Emmanuel Kant dans le « Premier supplément de la garantie de la paix perpétuelle » de son Projet de paix perpétuelle, est-il encore possible de réprimer efficacement la polémophilie des  hommes, des peuples et des États dans la perspective d’une « paix perpétuelle » ? Si la guerre n’est pas une fatalité, pourquoi l’histoire de l’humanité continue-t-elle d’être maculée de sang et encombrée de cadavres des suites d’horribles activités martiales dans lesquelles se plaisent à s’investir les hommes, les peuples et les États ?

Bien que la dimension propositionnelle du dernier chapitre (« Pour la paix », pp. 49-51) de l’opuscule de Morin pèche par la pauvreté de ses incitations pédagogiques et éthiques, compte tenu du fait que ce penseur ne s’intéresse pas à l’éducation de l’humanité à la paix, mais plutôt à la sécurité et à la paix qui sont particulièrement menacées en Europe du fait de la crise ukrainienne, nous nous permettons de recommander la lecture de son essai parce que la polémographie qu’il comporte est fort instructive.

 

Lucien AYISSI

Philosophe

 

[1] Edgard Morin, De guerre en guerre : de 1940 à l’Ukraine, L’Aube, collection « Monde en cours », 2023, p. 8.

[2] Ibid., pp. 8-9.

[3] Ibid., p. 17.

[4] Ibid., p. 19.

[5] Loc. cit.

[6] Ibid., pp. 17-18.

[7] Ibid., p. 30.

[8] Ibid., pp. 31-32.

[9] Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle (1795), traduction de J. Gibelin, Paris, J. Vrin, 1990, p. 42.

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