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Ce blog comporte des articles scientifiques et des opinions sur le cours du monde.

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LE « TRUMPISME » OU L’ART DE GOUVERNER AU MOYEN DES FAKE NEWS, DE L’OUTRAGE ET DE L’OUTRANCE

Les fake news prospèrent là où logos impose la nécessité de sa structure symbolique aux faits. Une telle imposition est l’expression d’une rébellion : lassé de devoir rechercher ses accréditations sémantiques et sa pertinence logique auprès des faits, le logos s’autorise à exister par la nécessité de sa structure symbolique. Une fois devenu à la fois son propre maître et son propre esclave, le logos sombre dans l’ivresse symbolique dont l’inflation du langage est l’une des conséquences les plus évidentes : les mots se prennent alors pour les choses. C’est notamment le cas lorsque ceux qui en assurent la manipulation symbolique pour des raisons idéologiques et politiques déterminables estiment que les choses n’ont pas de choséité. Après avoir dénié toute choséité aux choses et établi qu’il n’y a pas de réalité en marge des symboles ou proclamé, à la suite, par exemple, d’un George Berkeley, l’inexistence du monde extérieur, les manipulateurs des symboles se figurent que le discours se suffit à lui-même et que le logos est le siège exclusif du vrai. Il semble donc vain, d’après eux, de chercher le vrai soit dans le rapport de conformité des mots aux choses, soit dans la relation de ratification logique du symbole par une référence qui se fonde sur sa prétendue objectivité pour se constituer gage de l’accréditation sémantique et logique des mots. Affranchi des contraintes liées à son accréditation sémantique et logique par la référence, le logos trouve dans les fake news, l’outrage et l’outrance des plages discursives de déploiement fort appréciables. Le comportement qu’il affiche désormais n’est pas seulement celui d’un affranchi ; c’est aussi et surtout celui qui, faute d’expérience de la liberté, dérive dans le libertinage, la licence et l’anarchie, tant le respect des normes convenues lui insupporte. L’industrie de production des mensonges que le logos devient dans ce cas l’amène à fictionnaliser tranquillement le réel, à verbaliser ses propres chimères en les prenant pour des faits réels.

         Si le trumpisme est l’art de gouverner au moyen des fake news, de l’outrage et de l’outrance, c’est moins parce que Donald Trump émarge dans le budget idéologique de la pensée philosophique d’un George Berkeley dont les enjeux sont évidemment au-dessus de ses possibilités intellectuelles, mais plutôt parce que son entreprise de masturbation des symboles à des fins d’occultation de la vérité est un jeu de polissons auquel il lui est très facile de se livrer parce qu’il ne peut pas s’imposer le devoir d’intégrité intellectuelle et morale qui consiste à respecter, à protéger et à promouvoir la vérité en conformant son pouvoir de discourir aux faits.

S’il est fort compréhensible que le transactionnalisme du pragmatisme qui gouverne cyniquement l’esprit mafieux de Donald Trump oblitère son entendement et ne lui permette plus de s’assurer que les mots ont premièrement pour fonction d’exprimer les idées et de désigner les choses, ou que les énoncés, en tant que phrases descriptives d’objets, se destinent surtout à propositionner les faits, la tendance de l’actuel président des États-Unis à prendre les mots pour les choses est problématique en soi. Le fétichisme des symboles qu’il manipule selon les circonstances historiques ou suivant les constantes fluctuations d’une psychologie régie par la loi du panmobilisme d’Héraclite d’Éphèse, l’amène à croire que la proclamation solennelle de ses opinions pourtant personnelles et la profération des imprécations sur le mode de l’incantation peuvent avoir la performativité souhaitée par lui.

Le fétichisme trumpiste des symboles, dont l’ère de la post-vérité est le terreau fertile, s’inscrit dans une pragmatique dans le cadre de laquelle le logos est performatif en soi. C’est en vertu de cette pragmatique où on se représente le discursif comme nécessairement performatif, que Donald Trump se prend pour le Zeus ou le Yahvé autour duquel les logoï qui aspirent à la performativité doivent graviter. Beaucoup de pays, membres de l’Union européenne, l’ont bien compris : le verbe de Trump doit nécessairement se faire chair. C’est pour cette raison qu’à l’instar de Zeus qui jetait, par moments, un mauvais sort aux hommes dont il voulait ensorceler l’entendement par l’insufflation d’une atê (folie) farouche[1], Trump accable de sanctions économiques et inflige des embargos aux pays qui osent opposer à son logos des verbes relatifs ou alternatifs. Comme Yahvé, il ne supporte pas qu’on lui désobéisse, pis, qu’on s’imagine qu’on peut nouer et entretenir un rapport de commensalité économique et stratégique avec lui. Sont sévèrement punis tous ceux qui commettent ce péché de Tantale.

C’est suivant ce complexe de Zeus ou de Yahvé, qui s’accompagne d’un narcissisme fort évident, que Trump estime que son verbe ne doit jamais être contredit. Sa diabolisation et sa criminalisation des Shitthole countries (pays de merde) et des voyoucraties qui refusent de se soumettre à la volonté politique étatsunienne se comprennent à partir de la témérité impie dont ils font preuve en s’insurgeant contre la divine volonté du Zeus ou du Yahvé qu’il croit être devenu du fait de sa réélection à la présidence des États-Unis d’Amérique.

Quand Trump accable outrageusement et outrancièrement ses cibles politiques d’insultes et d’imprécations ou les couvre d’anathèmes, il se persuade de les atteindre physiquement ou politiquement. Son instrumentalisation outrageante et outrancière des symboles se comprend aussi à partir de sa mentalité magique : Trump croit qu’il lui suffit, par exemple, de dire qu’il a éteint huit foyers belligènes dans le monde pour qu’on doive lui décerner le prix Nobel de la paix. Et lorsqu’on décerne ce prix à quelqu’un d’autre, il crie à l’impiété et s’estime victime d’une incommensurable injustice qu’il croit devoir corriger en s’investissant dans de foireuses entreprises martiales. L’auto-référentialisation des symboles en vertu d’une mentalité magique dans le cadre de laquelle Trump croit que quelques incantations ou quelques proférations suffisent à donner chair à ses vœux est propice à la prospérité des fake news auxquelles il finit par croire, mais dont les contradictions font le lit de la mésentente générale et du babélisme global : au nom de quoi accorderait-on à Trump ce qu’il opine et juge en marge des matters of fact, alors qu’on peut lui opposer des opinions et des jugements qui, dans ce relativisme de principe, semblent être tout aussi pertinents que ceux auxquels ils s’opposent ?

L’ère de la post-vérité est celle de la verbocratie. Dans celle-ci, l’imagination mythogène et tératogène impose son hégémonie à la raison et abuse de sa spontanéité non seulement pour faire prospérer les fake news, mais aussi pour verser dans l’outrage et l’outrance.

 

Lucien AYISSI

Philosophe

 

[1] E. R. Dodds, Les Grecs et l’irrationnel, traduction de Michael Gibson, Paris, Aubier Montaigne, 1965, pp. 14-17.

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