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Au cours de l’agonè ou du combat, on instrumentalise tout ce qu’il faut pour triompher de l’autre, la fin du combat, même le mieux réglementé, étant la victoire et non la vérité.
En prenant la victoire pour la vérité, on se trompe de registre. On oublie, en plus, qu’une victoire peut être assurée à celui qui a réellement moins la force de triompher de l’autre que l’intelligence pouvant lui permettre de transgresser malignement les normes censées régir le combat.
N’étant donc pas nécessairement le dévoilement de la supériorité de la force du vainqueur, puisqu’elle peut être obtenue au terme d’infractions à la réglementation ou des rapports de compromission qu’on aura noués avec les arbitres, la victoire ne peut pas suffisamment traduire ce que Hegel appelle « la vérité de la chose même ».
En tant que dévoilement ou « non-occultation » (Heidegger) de l’être, la vérité ne triomphe, au plan épistémologique, qu’au terme d’une dialectique (au sens platonicien du terme) serrée. Elle résulte donc plutôt d’une recherche collaborative que de l’art du Pancrace. Puisque la vérité est ce qui s’élabore de façon collaborative, la dialectique comporte des charges heuristiques dont l’agonistique, que fait prospérer la sophistique, est tout à fait dépourvue. En effet, les sophistes s’intéressent moins à la vérité qu’à la victoire, parce qu’il importe, d’après eux, d’avoir raison que d’être dans le vrai.
Lorsqu’on s’engage dans un débat, avec la ferme intention de triompher de l’autre, on prend le débat pour le combat ; on se constitue, à son insu, disciple d’Euthydème et Clinas, ces deux sophistes qui avaient promis à Socrate de le réfuter quoi qu’il dise.
S’il est pertinent de s’engager dans un combat pour triompher régulièrement de l’adversaire, c’est une méthodologie tout à fait différente qu’on doit adopter dans un débat dont la fin est de faire plutôt prospérer la vérité que telle ou telle égomanie dont la tendance constante à l’enflure se subordonne à la protection de ses agréables boursoufflures.
En somme, on s’engage dans un débat non pas pour réduire à tout prix l’autre au silence, mais plutôt parce qu’on le considère déjà comme celui avec qui on doit collaborer à l’établissement dialectique d’une vérité dont personne ne peut se targuer d’avoir le monopole. La fin d’un débat digne de ce nom n’est pas la victoire de tel ou tel protagoniste, mais l’établissement collégial de la vérité.
Lucien AYISSI
Philosophe