Dans les milieux intellectuels africains, on a de plus en plus l'expérience d'une critique ravageuse de la technoscience qui tire sa justification des prétendus effets pervers de celle-ci. Une telle critique est défectueuse pour plusieurs raisons:
- elle procède d'une ontologisation aberrante de la technoscience; c'est après en avoir fait un être maléfique capable de malveillance ou de méchanceté que les technopessimistes et les technophobes la condamnent;
- cette critique relève également d'une confusion de coupables : au lieu de dénoncer ou de condamner l'usage pervers de la technoscience, elle fait de celle-ci un bouc émissaire par une spécieuse opération de diabolisation de ce qui n'a pourtant aucune responsabilité par rapport aux crimes qu'on lui impute injustement dans l'histoire.
- A qui peut-on faire croire que c'est moins la perversité de l'homme que celle de la technoscience qui est justiciable des guerres qui endeuillent le monde depuis des siècles ?
- A qui peut-on vraiment faire croire que les constructeurs automobiles sont responsables des accidents qui endeuillent quotidiennement les familles à travers le monde?
- Peut-on vraiment incriminer la mathématique, la physique et la chimie parce qu'on les exploite dans des stratégies militaires?
- Qui peut légitimement mettre la génétique en procès parce que la connaissance du génome humain prédispose aux manipulations génétiques hardies?
- Si la science dit le vrai et l'éthique le bien, pourquoi la science et la technique doivent-elles être condamnées pour pour les dérives de leurs utilisateurs?
- C'est l'homme qu'il faut éduquer à une meilleure instrumentalisation de la technoscience qu'on subordonne généralement à la malfaisance et à la volonté de puissance. Le technopessimisme est l'expression d'un irrationalisme prétendument bienveillant. L'Afrique qui est encore technoscientifiquement arriérée, doit se méfier du technopessimisme et de la technophobie que les relais tropicaux des critiques occidentales de la technoscience cultivent et entretiennent dans les consciences des Africains.
Pr Lucien AYISSI
Université de Yaoundé 1 (Cameroun)