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Ce blog comporte des articles scientifiques et des opinions sur le cours du monde.

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L'Etat camerounais face au développement de la logique de la subtilisation de ses biens

 

            ayissi2.jpgDans Corruption et gouvernance, ouvrage que nous avons publié aux Presses universitaires de Yaoundé en mai 2003, nous avons établi que la corruption a une causalité complexe et qu’elle est un phénomène dont la polymorphie est le fait d’intelligences à la fois égoïstes et cyniques, tant elles accordent, dans leur agir, une préséance quasi absolue à leurs intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général. C’est donc pour cela qu’elles exercent sur l’État de fortes pressions vénales et sur le trésor public des contraintes préjudiciables à la bonne santé financière de l’État camerounais. Dans le cadre de cet ouvrage, nous avons également démontré non seulement l’extrême dangerosité de la corruption pour le vivre-ensemble, mais soutenu que le pouvoir se saborde politiquement lorsqu’il se rapporte à elle soit par la connivence, soit par des collusions mafieuses.

Dans le cadre du présent article, nous analyserons la logique de subtilisation des biens de l’État à laquelle certains citoyens soumettent la gouvernance camerounaise à la lumière des récentes interpellations de certains gestionnaires de crédits.

            Pour une meilleure intelligibilité de la logique de la subtilisation des biens de l’État camerounais, dont la maîtrise des règles et des principes n’exige pas qu’on doive forcément avoir le quotient intellectuel d’Einstein, il convient de dire d’abord un mot sur ce qui peut bien expliquer son développement au Cameroun au point que Transparency International ait décerné à ce pays, pendant deux années successives (1998 et 1999), l’odieux trophée de pays le plus corrompu du monde. Pour nous, cette raison ne se trouve pas dans l’essentialisme, car les Camerounais n’ont pas une essence qui se spécifierait de celle des autres nationalités par son caractère corrompu. On peut, certes, trouver dans la paupérisation du peuple camerounais l’une des raisons de l’industrie de la corruption qui se développe en son sein, car, comme le fait remarquer le célèbre Cheikh Hamidou Kane dans L’aventure ambiguë, « quand la main est faible, l’esprit court de grands risques ». Mais, la vraie raison du développement de la logique de la subtilisation des biens de l’État camerounais est surtout à rechercher non seulement dans les vides éthiques et pédagogiques d’une gouvernance fort défectueuse, et donc politiquement contre-productive, mais aussi et surtout dans la crise de l’homme qui sévit de plus en plus dans une axiologie désormais gouvernée par l’avoir et le pouvoir.

 

1. Les vides éthiques et pédagogiques d’une gouvernance défectueuse et politiquement

    contre-productive

 

            Les impasses politiques dans lesquelles s’est enlisée la gouvernance camerounaise depuis un certain nombre d’années, et dont les conséquences sont aujourd’hui trop évidentes pour que le problème des preuves de la corruption puisse avoir la moindre pertinence, s’expliquent elles-mêmes par le fait qu’on n’ait pas mis en place une pédagogie citoyenne qui aurait pu cultiver et développer dans la conscience des Camerounais, l’éthique républicaine, gage du sens de la justice et du respect de la chose publique. La tendance à  manquer de respect vis-à-vis de la chose publique, vérifiable à travers la propension de certains gestionnaires de crédits à siphonner les deniers publics, à abuser des biens sociaux ou à soumettre la gestion du trésor public aux caprices d’un instinct de prédation qui s’accommode très mal du mode de vie citoyen, peut se comprendre par les vides éthiques et pédagogiques caractéristiques de la gouvernance camerounaise. Ces vides éthiques et pédagogiques sont dus au fait que dans cette gouvernance, on a tendance à imposer au traitement de la chose publique l’ethos de la manducation qui est plutôt gouverné par les principes de la psychologie caprine. Les vides éthiques et pédagogiques dont il s’agit sont s’aggravés lorsque chacun estime devoir prendre, dans le sens de la réduction de sa pauvreté matérielle ou par rapport à sa volonté d’exister au maximum, les charges administratives pour des surfaces de prédation dont il doit à tout prix actionner les leviers à son profit personnel ou pour le bien de sa famille, de son clan ou de sa tribu. En référant sa gestion du bien public à des préférences dont la partialité peut tout au plus s’étendre à ceux avec qui il entretient des rapports de type affinitaire, le gestionnaire camerounais indélicat ne fait pas mieux que la chèvre qui broute là où elle est attachée ou qui se détache pour étendre son pâturage, afin qu’il soit coextensif à la taille de son appétit élastique. Les vides éthiques deviennent alors des abîmes éthiques aux conséquences fort insondables quand ceux qui ont désormais, sur la scène publique, pour paradigme la chèvre, font des émules même dans la démographie généralement restreinte des hommes de bien. Il devient effectivement difficile, dans ce cas, de corriger ces mœurs caprines, surtout lorsque la stratégie adoptée consiste seulement en une guerre sémantique contre la corruption, qui se réduit généralement à une rhétorique dont l’esthétique est élaborée à la limite de la démagogie. Attendre que les citoyens camerounais comprennent, par la nécessité de leur propre raison politique, que la voie de la corruption, qui est celle de l’injustice, est à la fois un sens interdit et une impasse politique, c’est risquer de faire preuve de connivence par rapport au développement d’une pratique à la fois très dangereuse pour le vivre-ensemble, la prospérité du Cameroun et l’avenir des Camerounais.

            Aux vides éthiques et pédagogiques qui expliquent le fait que la gouvernance camerounaise soit si défectueuse, compte tenu du fait qu’elle est le théâtre d’un combat au terme duquel l’instinct de manducation ou de prédation impose, faute de mesures pédagogiques appropriées, sa nécessité délétère sur les exigences citoyennes et républicaines, il faut, pour une meilleure intelligibilité du développement de la logique de la subtilisation des biens de l’État camerounais, ajouter une autre causalité : la crise de l’homme qui sévit dans l’axiologie désormais en vigueur au Cameroun.

 

2. Le développement de la logique de subtilisation des biens de l’État camerounais et la crise de l'homme

   

 

            La crise de l’homme qui explique également chez nous le développement de la logique de la subtilisation des biens de l’État camerounais, est consécutive à la relation organique qu’on établit improprement au Cameroun entre l’homme et l’avoir. Dans cette relation organique, c’est l’avoir qui fonde ontologiquement l’homme au point que tous ceux dont la condition historique n’est pas chargée de promesse d’accumulation et de puissance parce qu’ils mènent une existence constamment bricolée à la limite de dignité, se considèrent comme des dénis d’humanité et sont perçus par d’autres comme des quantités sociales et politiques qui ne comptent pas. Comment ces Maheu, ces Gavroche, ces Jean Valjean pourraient-ils compter socialement et politiquement dans une plage éthique et politique axiologiquement conçue de telle sorte que l’existence revienne exclusivement à ceux qui ont ?  Si ceux qui ont sont effectivement ceux qui capitalisent l’existence, l’humanité et la dignité, il devient compréhensible que la volonté exprimée par les Camerounais d’accéder à la jouissance des avantages liés à une existence authentique, ait tendance à s’effectuer dans l’oubli des normes qui sont censées régir le vivre-ensemble.

C’est donc la référence de l’humanité de l’homme à sa condition historique qui explique pourquoi les Camerounais affectionnent la pratique de la corruption bien qu’ils soient conscients de son caractère illégal et immoral. S’étant persuadés, depuis un certain temps, que l’humanité de l’homme est fonction de la puissance dont il peut donner la preuve à travers la valeur de leur port vestimentaire, de la qualité de leur téléphone portable, de la gamme de leur automobile de luxe, de la beauté architecturale et du caractère cossu de leurs résidences, de la qualité du contenu de leur poubelle, de l’ampleur des relations qu’ils entretiennent avec les puissances d’argent et les puissances politiques d’ici ou d’ailleurs et de la possibilité qu’ils ont de donner à leurs jouissances une extension à la mesure de l’importance de leur pouvoir d’achat, les Camerounais se ruent de plus en plus vers la corruption comme pour chercher à s’approprier ou à se réapproprier une humanité qui risque de leur faire cruellement défaut si leur existence entretenait avec l’avoir, aussi bien qu’avec le pouvoir qui en découle logiquement, des relations de frustration.

En subordonnant, dans une axiologie fort problématique, l’humanité et la dignité de l’homme à cette contingence historique qu’est l’avoir, les Camerounais sont prédisposés à rechercher dans le réseau des procédures douteuses et dans la confusion du bien public avec le bien personnel ce qu’ils croient pouvoir leur assurer l’humanité et la dignité. C’est cela qui permet de comprendre pourquoi même certains Camerounais riches, c’est-à-dire ceux dont la vie ou la survie n’est nullement menacée par l’adversité d’une quotidienneté critique, s’adonnent également à la corruption. Si, au Cameroun, des riches rejoignent les pauvres dans la pratique de la corruption, c’est soit parce qu’ils tiennent à protéger efficacement leur vie contre les aléas néfastes d’une fortune qui ne garantit jamais rien à personne, soit parce qu’ils tiennent à exister au superlatif absolu. Devenir aussi riches que Crésus et Midas réunis, pouvoir étendre indéfiniment son empire sexuel, économique et sa puissance politique, tels semblent être les rêves de ces riches qui n’arrivent pas à sécuriser leur moralité contre la tendance à la corruption, bien qu’ils aient suffisamment de ressources matérielles pour la réprimer.

Comment pouvoir corriger, avec bonheur, la logique de la subtilisation des biens de l’État, telle qu’elle se développe actuellement dans la gouvernance camerounaise ? Cette interrogation véhicule un certain optimisme éthique et politique parce qu’elle pose le problème de la modalité et non de la possibilité de corriger ou de contenir le mal. Il ne s’agit donc plus de savoir si cela est possible ; il se pose plutôt le problème de savoir comment devoir actualiser au mieux cette possibilité, afin que la gouvernance camerounaise soit effectivement assainie de manière à assurer à notre pays une prospérité qui profite à l’ensemble des Camerounais.

 

3. Les solutions au problème de salubrité éthique et politique de la gouvernance

    camerounaise

 

La question posée indique déjà par elle-même un début de réponse : pour que le Cameroun garantisse à ses citoyens un vivre-ensemble juste et pacifique et compte désormais dans le village global, il faut qu’il cesse d’entretenir avec la corruption un rapport de référence nécessaire. Toutefois, la question demeure : comment pouvoir dissiper cette référence constante du Cameroun à la corruption qui donne la fausse impression que les Camerounais sont ataviquement corrompus ?

Avant de proposer des solutions que nous jugeons appropriées à la correction de la logique de la subtilisation des biens de l’État camerounais, il importe d’abord d’évaluer le niveau de pertinence et d’efficacité de celles auxquelles on a officiellement recouru jusqu’ici pour prévenir ou combattre le mal.

Parmi ces solutions, il y a d’abord le recours à une rhétorique de prévention qui ne prévient effectivement rien parce qu’elle trouve facilement son confort dans un verbalisme qui ne s’accompagne pas de mesures pédagogiques et juridiques appropriées. Il y a ensuite l’adoption d’une politique velléitaire par rapport à la lutte contre la corruption, qui recourt, à un moment donné, au sophisme de l’argument de la preuve comme devant motiver légalement une telle lutte. Le problème de ce sophisme, c’est qu’il est pourtant déployé dans un cadre idéologique qui tire prétexte de la nécessité de rénover la gouvernance de la cité à travers la moralisation des affaires publiques, pour se légitimer politiquement. Dans ce cas, comment peut-on encore demander les preuves d’une corruption dont l’évidence justifie la politique de rigueur et de moralisation ? Enfin, le style hollywoodien que le chef de l’État camerounais a tout récemment donné à sa répression de la corruption permet de croire qu’il a pu, une vingtaine d’années plus tard, avoir suffisamment de preuves d’existence de ce mal. Cependant, la répression, même la plus spectaculaire, ne peut durablement résoudre le problème de la corruption si elle ne s’appuie pas sur une pédagogie citoyenne susceptible d’amener les Camerounais à intérioriser les normes de l’éthique républicaine. Pour cela, il faut non seulement concevoir un programme d’éducation permanente des Camerounais à la citoyenneté, mais aussi prendre des mesures incitatives allant de l’augmentation des salaires à la récompense des fonctionnaires respectueux de la chose publique. C’est ainsi qu’on peut garantir, dans le temps, la moralité des citoyens intègres et motiver les autres à améliorer la nature de leur rapport aux biens publics. Il est aussi et surtout vrai que tout cela n’est réalisable que si les principaux leviers de la gouvernance de l’État camerounais sont actionnés par ceux dont les âmes ne sont pas, suivant l’expression de Platon, « mal gouvernées ».

 

Pr Lucien AYISSI

Université de Yaoundé 1(Cameroun).

 

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C
bonsoir! Peut-on parler des implications sociales de la bonne gouvernance. si oui, quelles en sont-elles? Merci
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