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Le marché global et sa clôture inhumaine
Publié dans le Cahier de l’UCAC, N° 6 : La mondialisation : quel humanisme ?, 2006, pp. 233-248.
La mondialisation s’opère dans le paradoxe : l’ouverture tous azimuts qu’elle prétend réaliser en prônant l’émancipation du local ou du national de sa finitude économique existe plutôt aux dépens de l’humain qu’elle charrie cyniquement de son processus. Régi par la logique marchande ou la « religion de l’intérêt », le marché global sacrifie l’humain à l’autel de la rentabilité. L’humain ne peut être restauré dans cet ordre darwinien que si la mécanique aveugle du marché global est reconfigurée. Pour cela, il faut que soient tempérés l’économisme et le pragmatisme qui en constituent la clôture.
Mots-clés : marché global, clôture, humain, local, global, rentabilité, libéralisme, économisme, pragmatisme.
Abstract
Glabalization is brought about in paradoxical way : all directional opportunities its lays claim to carry out, advocating economy finitude’s emancipation of the local or the national, rather go at the expense of the humane it cynically carries along its process. Since it is ruled by the commercial logic or the “religion of benefit”, the global market sacrifices the humane on the altar of profitability. In such a Darwinian order, the humane cannot be restored unless the blind running of the global market is examined again. In that case, economism and pragmatism forming its fence have to be temperate.
Key words: global market, fence, humane, local, global, profitability, liberalisme, economism, pragmatism.
Introduction
Définie par la volonté d’homogénéiser l’hétérogène dans un espace économique totalement décloisonné et métaphoriquement appelé « village global », la mondialisation est également l’expression de la volonté d’émanciper le particulier de sa finitude, le local de son enclave et de son bornage. En intégrant le local dans l’universel ou dans le global, on résout par le fait même la traditionnelle contradiction qui les oppose dans les célèbres problématiques de l’Un et du Multiple ou de l’Universel et du Particulier. Mais, en tant qu’elles est sous-tendue par l’idéologie néo-libérale, elle-même fondée sur l’éthique marchande qui subordonne absolument la rationalité à la rentabilité, la mondialisation a surtout des motivations d’ordre économique. Sa volonté d’homogénéiser l’hétérogène, de subsumer le particulier sous la catégorie de l’universel globalisant, à travers le décloisonnement des Etats et des nations, vise la défragmentation des particularités politiques, économiques et juridiques à des fins de constitution d’un méga-marché, le marché global. Le problème qui se pose est celui de la protection de l’humain dans le cadre de l’économisme et du pragmatisme qui régissent le marché global, et dont l’axiologie est réduite à la seule valeur marchande sous le regard impuissant des Etats. Autrement dit, le marché global dont la mécanique n’est surtout gouvernée que par l’ « axiomatique de l’intérêt » (Arondel, 1995 : 32) peut-il encore intégrer au sein de sa clôture les valeurs humaines qui existent généralement par-delà le profitable et le rentable ? L’absolutisation du marché qui fait le lit de l’amoralité et de l’impérialisme marchand ne risque-t-elle pas d’évacuer complètement l’humain du processus économique ?
Pour répondre à ces questions, il nous faut d’abord identifier la constitution économique du marché global et ses enjeux actuels. A partir de cette identification, nous allons nous intéresser à la place de l’humain dans la clôture économique de la mondialisation. Il s’agira, plus précisément, de savoir comment restaurer ou sauvegarder l’humain dans la dogmatique de cette nouvelle religion dont les prêtres prêchent les privatisations, disent l’évangile de l’ajustement structurel et vouent un culte absolu à la rentabilité, quand leurs catéchistes locaux ou régionaux se chargent d’en défendre farouchement le credo et font preuve de prosélytisme.
La constitution du marché global
Parler de constitution économique du marché global revient à en définir les lois, celles qui régissent sa mécanique et qui le clôturent également. La lecture de la constitution du marché global est, en fait, la géographie de cet espace économique dont l’étendue est à la mesure de l’efficacité avec laquelle on affranchit les marchés particuliers de leur cloisonnement. Le néolibéralisme tend à l’ontologiser au point de faire croire qu’il s’agit d’un être qui a son principe vital, une psychologie propre qu’il faut connaître et une rationalité qui s’exprime exclusivement à travers les impératifs économiques de compétitivité et de rentabilité. On lui prête même une santé qui peut être bonne ou mauvaise et un jugement par lequel il sanctionne les investisseurs en fonction de leur tenue par rapport à l’ « axiomatique de l’intérêt » qui le régit.
Mais une meilleure lecture de cette constitution exige une rigoureuse herméneutique de l’ « éconofantasme » consécutif au fétichisme d’un marché qu’on se représente comme un espace convivial. Dans cet espace, prétend-on, les hommes, élevés à la dignité de citoyens du monde grâce à l’aliénation des archaïsmes des politiques nationalistes, ont tous un droit d’accès à la jouissance des produits du village mondial, stade suprême du devenir historique. Le délire de cet « éconofantasme » est remarquable à travers le concept hayekien de « catallexie ». La « catallexie » (Arondel, 1995 : 38-39) ou l’ordre du marché, n’est plus le fait du Léviathan jadis conçu comme le point de départ absolu de toutes les impulsions économiques. L’auto-régulation du marché induit un ordre social défini par la paix. Cette communauté d’intérêts s’organise dans un espace de convivialité et de solidarité qu’on appelle le « village planétaire ». La psychologie de ses habitants est revisitée dans le sens de l’utilitarisme qui absolutise l’intérêt abominé par l’idéalisme moralisant d’un Kant. Les membres de cette communauté d’intérêts seraient occupés par le traitement des problèmes du marché pour se faire encore la guerre. Dans sa critique du constructivisme qu’il considère comme une illusion métaphysique perverse, Friedrich Von Hayek soutient que l’ordre social n’est pas intentionnel. Il est plutôt la conséquence nécessaire de la « catallexie ». Puisque l’Etat n’en est pas l’architecte, il doit se garder d’y intervenir soit pour le normer, soit pour lui donner un sens. Libérer le marché revient à l’affranchir des restrictions institutionnelles qui contribuent à sa fragmentation, afin de le rendre coextensif au monde. Pour ce faire, à défaut de collaborer au dépérissement total de l’Etat, il faut restreindre ses prérogatives régaliennes en lui imposant une nouvelle pédagogie politique.
Bien qu’il n’adopte pas la thèse anti-constructiviste de Friedrich Von Hayek, Michel Crozier (1987 : 47 ; 116) qui soutient que le marché est « un construit humain », pense qu’il est nécessaire de transformer « l’Etat arrogant et autoritaire » en « Etat modeste ». L’Etat est d’ailleurs d’autant plus moderne qu’il est modeste. L’Etat modeste n’est pas dirigiste ; c’est l’Etat bienveillant par rapport aux intérêts particuliers. Il se contente de veiller à la régularité des adjudications, à la protection des transactions, réduisant ainsi son rôle à celui de vigile ou de gardien du marché. La thèse anti-constructiviste d’Hayek et celle de la modestie de l’Etat de Michel Crozier se recoupent sur la nécessité d’émasculer le politique dans le champ économique pour que la dynamique du marché se déploie aisément. Le défaut du politique, c’est qu’il procède à la fragmentation du marché. Partionné par la faute du politique, le marché apparaît comme une espace économique à plusieurs dimensions hétérogènes et d’accès difficile. La fin du déterminisme de l’Etat dans la sphère économique est subordonnée à la » transnationalisation » (Amin, 1986 : 14-15) du marché par l’effacement des mesures politiques balkanisantes. Sa « transnationalisation » corrige sa diaspora économique initiale, en subsumant les divers marchés atomisés sous la catégorie du global. C’est en cela que consiste le passage du national au transnational par la privatisation des investissements publics ou par la délocalisation des multinationales. L’émasculation du politique par l’imposition du concept d’Etat-providence rend possible l’accélération des applications économiques du marché global et permet aux hommes dont les initiatives économiques ont été longtemps réprimées, d’actualiser pleinement leur liberté d’investir, d’échanger, de spéculer ou de consommer. De telles initiatives n’ont plus à redouter les rigueurs contraignantes, et souvent en contradiction évidente avec le principe de rentabilité, des politiques dont l’imperium entravait la pleine expression délibérée de l’être du marché. C’est pour cela que le marché global a quelque chose de transcendant. Comme le montre bien Robert Reich (1993 : 284), sa transcendance par rapport à l’idée nationale est garantie par son caractère transfrontalier et transnational. Aussi, affirme-t-il :
« Il n’y a plus de produits et de technologies nationales, plus de grandes firmes nationales, plus d’industries nationales. Il n’y aura plus d’économies nationales (…). Les actifs principaux de chaque nation seront les compétences et la perspicacité de ses citoyens. La tâche politique primordiale de chaque nation sera de faire face aux forces centrifuges de l’économie mondiale. »
La transcendance du marché global explique son caractère apatride. Ses acteurs (investisseurs, consommateurs, main-d’œuvre ) acquièrent un caractère mondial dans la mesure où leurs comportements économiques affectent nécessairement le marché global. Ce sont des cosmopolites qui interviennent activement dans la vaste toile économique constituée de multinationales aux ramifications variées et complexes. Se préoccuper donc d’estampiller politiquement les technologies et les investissements comme des propriétés nationales au même titre que les mines d’or et les autres biens matériels qu’on peut protéger contre l’appétit des étrangers est, selon Robert Reich (1993 : 149), une vision à la fois anachronique et dangereuse. Ce n’est que dans une perspective purement fonctionnaliste que le concept d’économie nationale est pertinent. Dans la mesure où elle ajoute suffisamment de valeur à l’économie mondiale, l’économie nationale en est l’une des fonctions locales nécessaires par la compétitivité et la rentabilité qu’elle promeut.
Mais, la promotion, par l’idéologie néo-libérale, de l’autonomie d’un marché apatride est la forme réactualisée et même exacerbée des conceptions libérales du XVIIIe siècle, celles dont Adam Smith est la figure la plus emblématique. Dans son célèbre ouvrage intitulé Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), Adam Smith (1976 : 51-55) formule déjà clairement la nécessité de libérer le marché des contraintes administratives, politiques, juridiques ou morales susceptibles de contrarier son cours et d’entraver son expansion. Le marché est, d’après Adam Smith (Ibid. : 47), le cadre le plus approprié à l’expression de la disposition naturelle de l’homme à échanger. La connotation économique qu’il donne au concept de nation laisse déjà présager la notion de marché global.
Dans la problématique libérale que réactualise et exacerbe simplement le néo-libéralisme, il existe donc déjà l’idée d’un méga-marché, à savoir la nation. Celle-ci, suivant le commentaire que fait Gérard Mairet (1976 : 15) dans la préface aux Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, est une catégorie économique. Elle est un « espace naturel d’échange » ou de marché ; c’est la « surface où cohabitent des « intérêts personnels » distincts mais complémentaires ». Il s’agit déjà là de l’expression d’un utilitarisme débridé qui exalte, jusqu’à la sacralisation, l’intérêt comme finalité du conatus individuel. Mais, l’ « effort naturel » de chaque individu ne peut réaliser effectivement son intérêt que s’il le recherche en marge de toute providence politique. L’efficacité que le libéralisme reconnaît à la mécanique d’un marché autonome par rapport au politique et à l’éthique est le prélude de l’anarcho-capitalisme expansif du néo-libéralisme contemporain. L’économie néo-libérale a également pour ancêtre idéologique la critique des absolus dont Dieu a historiquement fait les frais dans un climat intellectuel dominé par la philosophie des Lumières.
L’ « éconofantasme » des prêtres et des catéchistes de la mondialisation consiste à se représenter le marché global comme le facteur de la prospérité, de la réduction de la pauvreté dans le monde et de la libération de l’homme de la dictature de la raison politique et des contraintes d’une morale répressive. Ce fantasme économique justifie « l’éconolâtrie » de ceux qui célèbrent les privatisations et accueillent avec beaucoup d’euphorie les délocalisations dans la périphérie. Il explique aussi l’irruption du sentiment d’espoir que le marché global résoudra efficacement les problèmes d’accès à la modernité grâce aux fibres optiques, aux satellites ou à Internet. Il fait également croire que la mondialisation corrigera la diaspora objective des membres d’une famille humaine dont les cloisonnements politiques ont aggravé l’atomisation dans le temps et dans l’espace. Les rapports de proximité que le marché global rend possibles par l’inflation des échanges abaisseraient le taux de polémophilie des hommes collaborant étroitement à la réalisation de la même cause, la recherche de l’intérêt. Il y a toujours là comme une réminiscence de la théorie smithienne de la « main invisible ». D’après la théorie d’Adam Smith (Ibid. : 256), l’intérêt public est garanti lorsque les intérêts particuliers sont coalisés.
« A la vérité (…) l’intention de chaque individu « n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions, et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société (…). Tout en ne recherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société. »
La nécessité de constituer un marché global auquel on reconnaît même des vertus politiques, notamment celles de fédérer l’atomique, d’associer le dispersé et de réduire l’expression des tendances belligènes là où l’intervention du politique était généralement assortie du risque de désagrégation sociale, a des enjeux dont il faut identifier la nature.
Les enjeux du marché global
Lorsqu’on prend soin d’aller au-delà de cet « éconofantasme » délirant, on s’aperçoit que les lieux communs par lesquels on justifie le marché global sont assortis d’importants enjeux économiques, idéologiques et politiques.
Les enjeux économiques
Le marché global est l’expression d’un capitalisme expansif qui a horreur de l’exiguïté des marchés étriqués. L’expansion est une caractéristique onto-économique du capitalisme. La dynamique d’expansion mondiale du capitalisme est liée à son essence. Elle a besoin d’un très vaste espace économique, le marché global. Il s’agit en réalité d’étendre la scène de déploiement du grand capital en lui assurant un Lebensraum économique à la mesure de ses appétits financiers. La finalité du nomadisme transnational des multinationales par la délocalisation tentaculaire est l’accumulation. Pour cela, il leur faut une main-d’œuvre bon marché, des régimes fiscaux attrayants et des marchés très intéressants. En débilitant les Etats pour les transformer en simples comptoirs marchands, la mondialisation du libéralisme économique veut aménager au dynamisme du mode de production capitaliste une scène lui permettant de se déployer aisément et considérablement. Penser que le politique doit se soumettre au diktat de l’économique, ou du moins qu’il existe comme une substance collatérale à lui dans une monadologie où chacun de ces deux êtres est auto-suffisant, c’est, comme le dit à juste titre Samir Amin (1986 : 15), « faire option idéologique en défense de l’ « action civilisatrice » du capitalisme.
Les enjeux idéologiques
La face philanthropique de la mondialisation, celle surtout d’un marché global très riche en incitations économiques et technoscientifiques, est un beau masque. Ce que masque effectivement le prétendu universalisme énoncé à travers la métaphore de « village planétaire », c’est l’hégémonisme des particularités les plus compétitives, celles dont la dramatisation fort aisée à travers une scène économique homogénéisée au plan juridique. En effet, dans une telle scène, l’Etat qui vit l’expérience douloureuse des privatisations, assiste, en toute impuissance, au libre fonctionnement de la mécanique du marché et à l’absorption facile des particularités économiques les moins compétitives. La mondialisation a même quelque chose de mythologique, car elle amène chaque citoyen du monde à entretenir le rêve séduisant qu’il peut être dans les bonnes grâces de dame fortune en fréquentant le marché soit par le truchement des jeux de hasard, soit par la création d’entreprises compétitives. Mais ce qu’occulte cette mythologie qui présente la mondialisation comme la voie magique du succès (Hénaire, 1995 : 70-73), c’est l’économie de la prédation ou de la traite. Dans sa fonction mystificatrice, cette idéologie est la parfaite sublimation économique du bellicisme. C’est cela qui fait dire à Ricardo Petrella (1993 : 15) que
« L’idéologie de la compétitivité renforce, en y apportant quelques éléments nouveaux, la primauté de la logique de la guerre dans les relations entre les entreprises, les opérateurs économiques, les villes, les Etats. La vision de l’économie mondiale qu’elle véhicule est en effet très réductrice : les entreprises ne sont que des armées s’affrontant pour la conquête des marchées et la défense des positions acquises. Leurs dirigeants sont décrits comme des généraux, des stratèges. Tous les moyens sont bons dans ce combat : recherche et développement, les brevets, les aides de l’Etat, la spéculation financière, le dumping des prix, la délocalisation des unités de production, les fusions, les acquisitions. La logique de guerre s’empare même de la logique de partenariat. »
La finalité idéologique de la mondialisation, c’est ‘‘l’éconofascisme’’ des plus compétitifs et l’institution d’un ordre darwinien de type ‘‘éconocratique’’ ou ‘‘mercantocratique’’. La dogmatique de cette ‘‘éconolâtrie’’ qui est assortie de risques de fanatisme, est conçue dans des chapelles telles que les universités de Chicago, de Stanford, dans l’American Entreprise Institute (AEI), la Heritage Foundation, la Cato Institute, le Manhattan Institute for Policy Research, l’Adam Smith Institute de Londres, le Center for Policy Studies, l’Institute of Economic Affairs, etc. Elle est farouchement défendues par ses grands prêtres, les Global Leaders de Davos, sa légion intellectuelle constituée, entre autres, des ‘‘commandos de Tatcher’’, ses Alexandre et ses Napoléon des conquêtes économiques.
Les enjeux politiques
Substituer aux absolus traditionnels (Dieu, Etat, la Vertu) un seul (le marché) qui est d’autant plus absolu qu’il a l’exclusivité de la puissance, c’est instituer un super-Léviathan à la place de ceux dont la relativité ne leur assurait pas la maîtrise efficace du monde. Le rapport de symétrie qui existe entre le pouvoir de ceux qui dominent le marché global et celui des maîtres actuels du monde est tout à fait significatif. Il est la preuve a posteriori que l’éthique marchande qui domine le marché global exprime, par le biais de l’économie, les impératifs de la raison politique des cosmocrators (les maîtres du monde). La mondialisation instaure, par le biais du marché, un nouvel ordre de domination. Les produits du marché global sont, dans le schéma darwinien du néo-libéralisme, ceux des plus aptes. Les plus aptes étant également les plus forts aux plans politique et militaire, les plus faibles doivent se mettre sous la régie de leur raison économique et politique. L’impérialisme marchand est donc nécessairement assorti de l’impérialisme politique. Le marché global est une marché total. L’ordre du marché global, c’est l’ordre de domination du grand capital mondialisé. En soumettant, par conséquent, l’hétérogène à la loi économique du même, la mondialisation du libéralisme économique réactualise, par le biais du marché, une volonté de domination politique. La récurrence de celle-ci est remarquable depuis la fondation des premiers empires universels. Elle existe toujours sur la base des prétextes honorables. Le projet identitariste de la mondialisation a quelque chose d’apparemment séduisant. Il attire ceux qui, par défaut de vigilance intellectuelle ou par adoption commode d’une idéologie à la mode, risquent fort de rater l’enjeu politique de l’actuel ordre mondial économique au visage apparemment avenant. La volonté d’homogénéiser l’hétérogène, d’identitariser les particularités ou de régler les exceptions suivant une normativité standard, vise l’instauration d’une nouvelle forme de domination politique par le truchement d’une « mercantocratie ». Il s’agit, plus précisément, de déstructurer le dedans (les Etats, les nations) par l’imperium du dehors, afin de réaliser une nouvelle forme de colonisation, celle qui s’exprime à travers les impératifs économiques des maîtres du monde, sous le fallacieux prétexte que le local doit fatalement s’arrimer au global. Le marché global est l’espace de déploiement du pouvoir de domination des maîtres du monde qui réduisent à une portion politique tout à fait étique l’existence des moins compétitifs.
Mais que devient donc l’humain dans cette « mercantocratie » au service du super-Léviathan qu’est le marché global ? Autrement dit, le marché global, dont le principe architectonique est économique, peut-il encore concilier l’humain et le profit ?
La clôture inhumaine du marché global
La conception mécaniste d’un marché qui charrie de sa dynamique la causalité de l’homme et du politique, substantialise l’économique dont la seule téléologie est l’intérêt, n’est pas garante de l’humain. Dans l’économisme instrumental de la mondialisation, on assiste à la mercantilisation de l’homme. Ce dernier est lui-même une valeur marchande, celle dont on peut vendre ou acheter l’énergie, les talents, les organes ou les services sexuels. Vidé de sa substance humaine dans les rouages d’un marché qu’on divinise à tort, l’homme n’est plus qu’une simple fonction économique utile lorsqu’elle rend possible l’accroissement du capital financier de la ploutocratie internationale. L’érection par le dieu-marché d’une clôture protectrice autour de l’intérêt sacralisé est exclusive de la dignité humaine. Dans le marché global, l’homme n’est plus, suivant le vœu de Kant (1973 : 161), « digne d’un respect immédiat ». Sa « dignité » est désormais fonction de sa capacité de s’adapter aux principes du marché. Pour s’introduire dans l’enceinte du marché global et accéder à la jouissance de l’intérêt, il faut que l’homme emprunte au zoologique son mode de comportement malicieux et féroce. Lorsque l’ordre économique est si machiavélique, c’est la liquidation complète de l’humain. C’est, par exemple, le cas aujourd’hui où on se préoccupe beaucoup plus des équilibres macro-économiques que des équilibres sociaux. L’angoisse existentielle des individus et leur détresse face à un marché dont la clôture est inhumaine, apparaissent comme des détails psychologiques sans intérêt. Préférer l’ajustement structurel à la justice sociale est la preuve du déficit d’humanité du marché global. La recherche de l’intérêt motive des conquêtes économiques aussi épiques que celles dans lesquelles s’engageait Napoléon au plan militaire lorsqu’il voulait mettre l’Europe sous son code. De telles conquêtes débouchent généralement sur des « Waterloo sociaux » (Arondel 1995 : 133), avec, à la clé, la « dualisation » qu’accentuent considérablement les compressions, les licenciements ou le chômage. Si homogénéisant qu’il paraisse, l’ordre « mercantocratique » instauré par la mondialisation est un ordre dualiste ou « fracturé » (Magendzo 1995 : 86). Sa « dualisation » se caractérise par la marginalisation des faibles, pour défaut de compétitivité (les handicapés, les enfants, etc.) ; elle se vérifie également par le fossé que cet ordre crée davantage entre les riches et les pauvres, bloquant ainsi la mobilité sociale. Pour Marc-Alain Berbérat (1995 : 38),
« Cet ordre accentue la dualisation au niveau des nations aussi bien qu’entre les régions qui composent la planète, c’est-à-dire le développement de sociétés où les riches sont toujours plus riches, mais plus rares, et les pauvres, les exclus, les marginaux toujours plus pauvres et toujours plus nombreux. »
Exclusive des catégories morales (le bien et le mal, le juste et l’injuste), sous prétexte que les lois du marché ne s’accommodent pas d’une telle axiologie, la « catallexie » hayekienne est un ordre marchand amoral et même infra-humain, car il est uniquement régi par les appétits financiers de ceux qui le dominent superbement. C’est pour cela que la clôture du marché global se fonde sur un déficit évident d’humanité. On peut aisément faire la lecture de l’humanité de la clôture du marché global à travers la désolation que les firmes multinationales sèment dans les familles. Son éthique du profit a pour conséquences la refragmentation et le délitement du tissu social par la « dualisation », la marginalisation et l’exclusion.
Cette lecture pessimiste du nouvel ordre planétaire qu’instaure la mondialisation du libéralisme économique suscite une interrogation : que faut-il donc faire pour que l’ordre du marché global n’aliène pas totalement l’ordre humain ? Se poser cette question suppose qu’il est permis d’être, malgré tout, optimiste. Il est donc encore possible de donner un sens humain à la mondialisation du libéralisme économique. L’expression de cet optimisme n’est pas une palinodie. Elle s’explique par l’ambivalence même de la mondialisation en tant qu’elle se présente non seulement comme un défi et une menace, mais aussi comme une chance pour l’humanité (Morin 1997 : 110). S’il est donc fort légitime de critiquer le darwinisme économique qui sévit actuellement dans l’enceinte du marché global, on ne procède pas à la délégitimation d’une telle critique lorsqu’on relève les atouts intrinsèques de la mondialisation du libéralisme économique. C’est leur détermination qui peut aider à la réorientation du marché global dans la perspective de l’humain.
Les atouts de la mondialisation du libéralisme économique
En transcendant les restrictions politiques, économiques, culturelles et géographiques, le marché global favorise l’expansion rapide des investissements, la diffusion de la rationalité trechnoscientifique et des méthodes modernes de gestion, même dans des zones naguère dominées par l’obscurantisme. Par le fait même, le marché global généralise le développement et assure la victoire de l’universel sur le particulier contradictoire. Par la « déterritorialisation » (Naïr 1997 : 43) des capitaux et des structures de production, la mondialisation du libéralisme économique intègre efficacement dans le processus de l’économie mondiale les zones qui en étaient exclues auparavant. L’ouverture économique tous azimuts qu’elle rend possible, assure une interactivité à la fois culturelle et politique à l’échelle mondiale. Le rapport de proximité qu’il établit, grâce aux Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), entre les hommes pourtant géographiquement atomisés, renforce effectivement chez ceux-ci le sentiment d’être tous des citoyens du monde. Elle crée donc une communauté humaine dont les membres sont désormais régis par les mêmes normes de production et de consommation (Adda 2001a : 89-90). En donnant à la mondialisation actuelle un fondement autre que l’adversité caractéristique des ères planétaires précédentes (Morin 1997 : 107), le marché global inaugure une nouvelle forme de communication fondée sur le partenariat. Une telle communication a désormais pour cadre un espace économique où sont recyclées, avec bonheur, les pulsions de destruction auxquelles les hommes qui se rencontraient au gré des aventures historiques, donnaient souvent carrière dans les guerres classiques. De telles pulsions sont alors réinvesties dans la compétitivité et la rentabilité. Au moyen des délocalisations, le marché global rend possible la collusion entre le local et le global dans un œcuménisme économique où peuvent désormais s’accorder des intérêts pourtant susceptibles de s’opposer. Comme champ de possibilités économiques multiples, le marché global libère les initiatives longtemps réprimées et offre à l’homme un immense espace de déploiement de sa dynamique créatrice. En promouvant l’internationalisation des dynamiques économiques exogènes par l’appropriation des technologies étrangères et des savoirs-faire (Adda 2001b : 8-10), le marché global contribue à la modernisation des économies nationales et à l’accélération de leur croissance. Parce qu’elle atténue, grâce aux délocalisations et à la diffusion rapide des capitaux, le phénomène de la périphérisation des ex-colonies, la logique économique qui sous-tend le marché global cultive, à l’échelle mondiale, une certaine « cohésion systémique », gage de paix et d’un réel cosmopolitisme. En rendant aisée l’insertion professionnelle des jeunes dans un marché de l’emploi désormais coextensif au monde, la mondialisation du libéralisme économique prévient les remous sociaux et contribue considérablement à la stabilité politique des Etats bénéficiaires des investissements directs internationaux (IDI).
Ce qui fait problème, en dépit des atouts propres à la mondialisation du libéralisme économique, c’est que le marché global est encore très déficitaire au plan humain parce que le déterminant absolu de sa logique économique est la rentabilité. Mais à quelles conditions peut-on donc l’humaniser ?
Les solutions
Définir ces conditions revient à donner un sens humain aux relations transnationales qui ont, historiquement, souvent été fondées sur la domination et la prédation. C’est aussi concevoir les modalités de l’instauration d’un nouveau type de communication entre les hommes qui ne prédispose pas aux horreurs ayant marqué l’histoire avec, par exemple, la traite des Noirs, le génocide des Amérindiens, l’antisémitisme, l’impérialisme, etc. Pour cela, il est impératif de rectifier le processus de la mondialisation actuelle. Dominée par le fétichisme du marché, la mondialisation du libéralisme économique est prédisposé à ce qu’il convient d’appeler avec Sami Naïr (1997 : 43), une « balkamondialisation » grosse de conflits sociaux, assortie de risques de replis identitaires et d’intégrisme.
Puisque la mondialisation est moins un fatum historique que l’expression de la planétarisation triomphante du libéralisme, on peut en prévenir les effets dévastateurs. Il est possible d’en maîtriser les effets sociaux pervers en tempérant son darwinisme par l’humanisation des rapports économiques. Celle-ci ne sera possible que si nous refusons d’abord de nous résigner au déterminisme de la « philosophie du tout marché » avec son utilitarisme débridé et son matérialisme sans âme. Nous devons restaurer la dignité de l’homme par rapport à l’économique, en reprécisant la fonction instrumentale du marché qu’on a tendance à absolutiser. Pour cela, il nous faut d’abord procéder à la réduction – sens phénoménologique – des lieux communs qui justifient « l’éconolâtrie » dominante, et repenser l’homme comme le véritable telos du marché gloabal. Désontologiser le marché, penser les lois devant régir son cours suivant les attentes de l’homme, libérer l’économique du mythe d’un marché pouvant exister par-delà le politique et l’éthique, telles sont les conditions d’humanisation du marché global. C’est ainsi que la mondialisation pourra cesser d’être la « jungle globale » que dénonce Jean-Marc Ela (1998 : 5), c’est-à-dire un ordre darwinien dans lequel l’homo oeconomicus règle son comportement sur le modèle zoologique. L’intérêt du marché doit donc coïncider avec l’aspiration de l’homme au bonheur au lieu de le contrarier.
L’humanisation du marché global est un problème qui ne peut pas se résoudre dans l’intervalle de la déconnexion et de l’ajustement. Cette alternative est trop rigide pour convenir à la situation en vigueur. Nous devons plutôt refuser le nécessitarisme économique que la logique du marché global essaie de nous imposer, en reconfigurant ses principes à partir des valeurs proprement humaines. Cela exige, comme le dit Philippe Arondel (1995 : 136-137), que
« L’on s’engage résolument sur la voie de nouvelles régulations aptes à contenir la dictature de l’économisme, à redessiner les contours d’un espace économique où le marché, cantonné dans certains domaines bien délimités, serait restitué, via une dialectique constructive et subtile, à sa vocation communautaire. »
Un minimum de régulation économique chargée d’un contenu éthique s’impose donc, si nous voulons nous réapproprier l’humanité de l’homme menacée par la loi sévère de la chrématistique du marché global. Ce sont ces conditions qui peuvent faire que la mondialisation du libéralisme économique cesse d’être un ordre « mercantocratique » dominé par une minorité avide et cynique.
Conclusion
On peut tirer, pour l’homme, un meilleur parti de la mondialisation du libéralisme économique, compte tenu des avantages qu’offre le marché global aux plans économique, politique, social et culturel. Ce sont certainement ces avantages qui justifient l’économisme et le pragmatisme dominants. En vertu de ceux-ci, on soutient que la spontanéité de la mécanique du marché global doit être protégée contre le déterminisme du politique et les restrictions d’ordre éthique. Mais lorsqu’on laisse l’humanité à la discrétion d’un marché qui n’est régi ni par des normes éthiques ni par une régulation politique, il en résulte un impérialisme marchand tout à fait inhumain. Pris dans l’engrenage d’une mécanique économique aveugle, impulsée par la seule recherche du profit, l’homme cesse d’être le moteur de l’histoire. Il n’arrive plus à gérer son destin, compte tenu des pressions aliénantes que lui impose un marché qui semble n’exister que par la nécessité de son axiomatique économique. Dans la logique économique délétère d’un marché exclusif des valeurs non rentables, l’homme perd sa dignité. Il est alors réduit à la vile condition de fonction économique. Quand ce n’est pas le cas, il est tout simplement ravalé au rang de produit plus ou moins rentable en fonction de la loi de l’offre et de la demande. L’aliénation à laquelle la domination de cet ordre économique vide de tout contenu éthique impose au politique et à l’homme nécessite sa transformation en un ordre intentionnel ; celui qui est régulé et orienté vers le bien de l’homme. C’est à ce prix que l’homme peut reprendre ses droits sur la tyrannie d’un marché amoral et inhumain.
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