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Corruption et gouvernance est un essai de 188 pages que M. Lucien Ayissi, enseignant de philosophie à l’Université de Yaoundé 1 (Cameroun), a publié aux Presses Universitaires de Yaoundé (ISBN : 2-911541-83-9 n° 01.19.0503) en mai 2003. Cet ouvrage a été réédité en février 2008 à Paris aux Editions L'Harmattan dans la Collection "Pensée Africaine". Cet essai est une analyse conceptuelle du rapport de la corruption à la gouvernance, dans une double approche phénoménologique et étiologique dont la perspective est éthique.
L’approche phénoménologique de la corruption met en lumière son aspect ludique, poétique et esthétique : dans son aspect ludique, la corruption est un jeu cynique qui aliène la fonction publique du service et transforme la gouvernance en un vaste marché où la prestation des services est soumise au principe de vénalité. Ce jeu est tout à fait irrégulier ; c’est pour cela qu’il est gouverné par le principe de dissimulation. Parce que régi par la loi du silence (l’omerta de la mafia sicilienne), le jeu de la corruption ne peut pas être soumis au principe de publicité, car personne, même les plus cyniques en toute autre chose, ne peut se vanter publiquement d’être particulièrement habile dans ce jeu ni d’être extrêmement doué dans cet art.
La corruption qui n’existe que lorsque les appétits particuliers sortent victorieux des croisades qu’ils mènent souvent contre l’intérêt public, est due à des causes psychologiques, socio-politiques, économiques et morales qu’il est possible d’établir, quand on réduit les approches culturaliste et naturaliste, lesquelles prédisposent au défaitisme tous ceux qui pourraient résister héroïquement à ce fléau. Les conséquences de la corruption sont multiformes. Leur analyse permet de se rendre compte du fait que ce phénomène qui compromet l’expression de la citoyenneté et de l’humanité des individus, a une incidence très néfaste sur la gouvernance : elle appauvrit l’État dont les corrompus siphonnent dangereusement les ressources ; elle contribue à sa déliquescence et fait considérablement peser sur le vivre-ensemble une lourde hypothèque, en dépit de certaines théories fonctionnalistes qui réussissent à lui reconnaître des vertus économiques et politiques.
Que faut-il donc faire pour que la corruption n’aliène pas l’éthique républicaine ? Comment pouvoir redonner aux citoyens le sens du bien commun, le respect de la transcendance de l’État, le souci des autres et même du monde ?
C’est la troisième et la dernière partie de Corruption et gouvernance qui apporte des réponses à cette question, après le procès de solutions jugées impropres. Parmi celles-ci, il y a la psychologie empirique qui est souvent dominée par une vision sublimatoire de la corruption. La fin d’une telle vision est de légitimer l’ethos de la manducation du fonctionnaire vénal qui prend la gouvernance pour un pré qu’il peut tondre, suivant les nécessités de la psychologie caprine, donc selon la largeur de sa langue et la longueur de sa corde, en vertu du principe d’après lequel « la chèvre broute là où elle est attachée ». Dans ce pragmatisme qui donne sur un fonctionnalisme douteux, la corruption est habituellement présentée comme ce qui permet de réussir socialement ou politiquement, dût-on, pour cela, faire l’impasse sur les formes de régulation sociale.
La solution du problème de la corruption passe par la pédagogie citoyenne dont la fin est la culture de l’éthique républicaine. C’est le déficit de « l’éthique de la chose publique » qui explique la dérive de la gouvernance dans la corruption et la disparition du service public dans des marchés souterrains. Autrement dit, si l’intérêt privé a souvent tendance à l’emporter sur l’intérêt public, c’est parce que l’économisme et le pragmatisme darwinisants aliènent la rectitude civique et morale du citoyen qui tient à apporter, à tout prix, des réponses appropriées à ses besoins vitaux dans un environnement économique et politique où l’humanité de l’homme est de plus en plus fonction de ce qu’il a accumulé, même si son itinéraire d’accumulation est défini par des péculats, des grenouillages, des tripatouillages ou la violation des droits de l’homme, lorsqu’il n’est pas tout simplement maculé de sang et pavoisé de cadavres.
À travers cet essai, est relancé le débat sur la nature du contrat social et moral autour duquel tous les citoyens du monde doivent s’organiser pour que la citoyenneté et l’humanité de chacun d’entre eux ne soient pas étouffées par l’expression irrationnelle des appétits de quelques-uns.