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Au moyen de l’excès qu’elle affectionne beaucoup, à en juger par son refus constant de minimiser ou de réduire le réel, l’hyperbole donne grandeur et prestance à ce qui en est objectivement dépourvu. Grâce au pouvoir qu’elle a d’agrandir ce qui est petit, elle parvient à faire de l’hubris la norme de qualité de toutes choses. C’est ainsi qu’elle donne à une seconde la durée d’un siècle, au ciron la taille d’un pachyderme, au nain la stature d’un géant et au nez l’ampleur d’un pic, d’un cap ou d’une péninsule.
En chargeant d’horreur une simple peccadille, l’hyperbole sollicite implicitement la morale pour qu’elle investisse toute la force éthique dont elle est capable dans la correction des bigarrures de notre ethos. En amplifiant considérablement la laideur physique d’un être, elle recourt à l’exagération pour dénoncer les problèmes d’esthétique que pose le monde dans lequel nous vivons. En préférant l’obscénité aux effets cosmétiques de la prétérition, elle dévoile le réel en le peignant avec des traits excessivement laids.
En se ressourçant dans l’orgie, l’hyperbole exerce pleinement ses talents stylistiques là où la litote et l’euphémisme font preuve de parcimonie ou d’économie dans la traduction de la vérité. A l’opposé de ces autres procédés expressifs qui ont le don stylistique de rapetisser ou d’amenuiser symboliquement les choses, l’hyperbole a plutôt le pouvoir d’en faciliter la lecture par sa tendance irrépressible à nous les présenter en grand format.
Le fait de donner à un petit orifice la béance d’une grande caverne, l’hyperbole refuse de se contenter de plagier le réel, en conformant fidèlement les mots aux choses. C’est ainsi qu’elle apparaît comme l’art expressif des révoltés : il s’agit précisément de l’art d’instrumentaliser le symbolique de manière à lui donner la surcharge sémantique censée accroître son pouvoir de signification.
En remettant en cause la relation traditionnellement établie, dans l’ordre linguistique de la description, entre le symbole et la chose symbolisée, l’hyperbole libère le symbole de la servitude de la représentation, afin qu’il ait la possibilité de reconstruire, à la limite de la caricature, la chose à symboliser. Par sa capacité à libérer le mot de la détermination sémiotique de la chose, l’hyperbole s’inscrit dans un autre procès de symbolisation du réel, celui dont la fin est d’ennoblir le symbole, trop souvent asservi dans la relation de référence qui a coutume de le lier à la chose symbolisée pour manifester ses vertus poétiques.
Mais, comment pouvoir éviter la mythologie et la tératologie dont s’accompagne la symbolisation hyperbolisée du réel ? Que faut-il faire pour éluder le risque de disproportion que l’hyperbole aime à courir dans la référence qu’elle se plaît d’ailleurs à falsifier lorsqu’il s’agit de représenter le réel ?
C’est, pouvons-nous dire, un beau risque à courir si nous ne voulons pas collaborer à l’étouffement de la vérité à travers l’affaiblissement de la structure symbolique du langage. À force d’édulcorer le langage pour des raisons de bienséance protocolaire, politique ou diplomatique, nous participons, sans le savoir, à la construction d’autres formes de mythologie et de tératologie.
Pr Lucien AYISSI
Université de Yaoundé I (Cameroun)