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Se réjouir de la mort d’une personne, c’est donner la preuve de son inhumanité en adoptant une posture évidemment en rupture de principes avec l’éthique. Ariel Sharon qui s’est bien réjoui du décès de Yasser Arafat attend toujours que la mort lui fasse l’insigne honneur de le libérer de la chaîne de servitudes d’une vie surchargée de problèmes qu’il croyait pouvoir résoudre en massacrant lâchement et sauvagement de pauvres Palestiniens. Les Anglais qui ont sablé le champagne comme pour fêter ce qui ne doit pourtant pas être un motif de réjouissance populaire pourraient passer pour d’horribles monstres si on les juge dans l’oubli de la rationalité de leur acte.
S’il n’est pas, en général, heureux de se réjouir même de la mort du méchant, fût-il le plus monstrueux du monde, la joie que les victimes du thatchérisme n’ont cru devoir ni étouffer ni dissimuler à l’annonce du décès de la tristement célèbre dame de fer est quand même fort compréhensible : quand ce que vous lègue une personne décédée se résume à un endettement chronique et à une crise financière dévastatrice, il est fort possible que vous vous trompiez de joie, au point de croire que sa mort va compenser toutes celles des personnes dont elle a cyniquement empoisonné ou brisé la vie. Vous risquez aussi de sombrer dans la superstition en vous imaginant que sa mort, à laquelle vous assignez inconsciemment une fonction expiatoire, va emporter avec elle tous les problèmes qu’elle a provoqués lorsqu’elle était encore en vie.
Si les réjouissances que la mort de Margaret Thatcher a suscitées à travers le monde peuvent être, au plan éthique, considérées comme malsaines, on ne peut pas tout à fait condamner ceux qui se sont réjouis de la mort de celle qui se plaisait à n’écouter que la voix de son démon économique et qui, par conséquent, était tout à fait sourde aux cris de détresse des victimes de cet ultralibéralisme qui a fini par mettre financièrement l’Europe et le monde en lambeaux épars. Le fait que Thatcher n’ait pas échappé à la mort à laquelle elle a par exemple condamné les mineurs anglais, en croyant donner le sens économique le plus pertinent à sa politique, nous rappelle, encore une fois de plus, l’universalité de notre finitude ontologique. La pleine conscience de celle-ci doit nous amener à plus de prudence et à moins de fanatisme dans nos engagements historiques, si nous ne voulons pas courir, comme cette dame de fer qui vient de mourir, le risque de croire pouvoir bien soigner des pathologies sociopolitiques avec des remèdes impropres. Si Thatcher avait compris qu’il ne faut jamais sacrifier l’homme sur l’autel de l’économie, personne ne se croirait aujourd’hui en droit de se réjouir de sa triste fin. Si elle n’avait pas fait, au détriment de l’homme, la promotion de cette religion du profit dont elle était, avec Ronald Reagan, une adepte à la fois fanatique et bornée, on garderait d’elle l’agréable souvenir d’une dame qui a courageusement ferraillé pour la seule cause qui vaille la peine qu’on se batte pour elle, à savoir l’instrumentalisation de l’économie dans le sens de promotion de l’humanité et de la citoyenneté de l’homme dans le temps et dans l’espace.
Pr. Lucien AYISSI
Université de Yaoundé I (Cameroun)