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De l’État libéral au Léviathan interventionniste et « faroteur »
Les maîtres du monde nous avaient dit que le Marché a une âme, une volonté qu’il faut se garder de déterminer sous peine d’en fausser le sens et d’en corrompre la liberté. Pour que cette volonté puisse s’actualiser avec bonheur, il ne fallait donc pas que l’État l’étouffe par des interventionnismes économiquement contre-productifs. Ils allaient même jusqu’à reconnaître au Marché la réalité d’un être vivant, capable de pensées, de discours et de sentiments. Les économistes libéraux, qui croyaient avoir définitivement enterré John Maynard Keynes, fondaient paradoxalement leur science sur la superstition d’un Adam Smith qui voyait ce qui n’était pourtant pas évident, c’est-à-dire une "main invisible" à l’œuvre dans la dynamique d’un Marché dans le cadre duquel l’Etat ne devait mettre ses pieds qu’en tant que gardien de son ordre économique.
Il fallait cependant faire un bon usage des énergies politiques et militaires accumulées par un État qui ne devait plus intervenir sur la scène économique. Les papes du libéralisme ont jugé bon de les recycler dans des politiques sécurocratiques et les projets de guerres perpétuelles en Irak, en Afghanistan, en attendant que ce qu’ils considèrent, à l’instar de l’Iran, de la Corée du Nord ou de la Syrie, comme des voyoucraties, soient, à leur tour, digne d’intérêt militaire. Ces énergies susceptibles d’être dangereuses devaient donc être investies non seulement dans les politiques de l’ordre qui se sont accompagnées de la « bunkérisation » de l’Europe et des États-Unis, mais aussi dans le cadre de la réalisation du grand projet occidental de mise en forme du monde (Shaping the World).
C’est sur la base de ces prétendues vérités économiques que les maîtres du monde ont contraint nos États à abandonner les politiques de planification qui étaient pourtant chargées de promesses de développement. C’est suivant les contraintes du darwinisme de ce libéralisme qui voue un culte si absolu au profit qu’il fait cyniquement l’impasse sur l’humain, que les États africains ont par exemple dû cesser de donner un sens à leurs activités économiques. C’est aussi pour cela que ces États ont dû se délester, sous la pression des bailleurs de fonds, de leurs entreprises publiques au profit des multinationales occidentales ou orientales, sous prétexte que la nouvelle gouvernance économique le commandait.
Mais, la crise financière qui sévit dans les marchés américains, européens et asiatiques a révélé que la main fantomatique à laquelle on reconnaissait superstitieusement d’importantes vertus économiques, n’était qu’une main fort néfaste. La preuve, elle s’est tellement affolée qu’elle a obligé, à travers par exemple la « paulsonisation » des établissements financiers américains et le « farotage » outre-Atlantique des banques par les États européens, les « fanatiques du Marché » à faire intervenir la main de l’État pour corriger le désordre de celle à l’action économique de laquelle on a eu tort de faire preuve d’un optimisme béat. La certitude dont cette crise financière est assortie est que les problèmes économiques sont trop importants pour qu’on les laisse à la discrétion d’une main invisible. Ainsi, lorsqu’il s’agit des problèmes humains, la vigilance, le contrôle et la régulation sont tout à fait indispensables.
Les papes du l’ultralibéralisme, les fondamentalistes du libre affairisme et leurs relais tropicaux ont, depuis la crise financière qui sème la panique à travers le monde, sans vergogne réorienté leur zèle. Sous l’effet de cette crise financière internationale, ils font curieusement ce qu’ils proscrivaient absolument à nos petits États, sans pour autant avoir l’honnêteté de reconnaître que la libéralisation tous azimuts de l’économie était une grosse bêtise, ni que les dommages économiques et politiques consécutifs au formatage des États pauvres d’Afrique ou d’ailleurs suivant leurs desseins idéologiques mérite des réparations. Certains regrettent déjà, mais du bout des lèvres seulement, dans les décombres de Wall Street ou dans la tourmente du CAC 40, du Dow Jones, du Nasdaq, du Nikkei ou du Hang Seng d’avoir investi autant d’énergies pour l’économisme, cette forme d’intégrisme dont la dogmatique apparaît aujourd’hui dans toute sa dangerosité. Du coup, ils se rendent compte que les concepts de nationalisation, de planification, de régulation, de contrôle étatique sont économiquement pourvus de sens.
Il a donc fallu la crise des subprime, avec le naufrage financier en cascade des établissements financiers comme Freddie Mac, Fannie Mae, Lehman Brothers, American International Group, Washington Mutual, etc. pour que les États-Unis se rendent enfin compte qu’ils ne peuvent pas continuer de faire preuve d’arrogance jupitérienne à l’égard du reste du monde si beaucoup de citoyens américains sont désormais dans une pauvreté qui est telle qu’ils n’ont plus pour toit qu’un ciel nuageux dont la clémence n’est pas assurée.
Si la « paulsonisation » et le « farotage » de l’économie mondiale sonnent le glas du libéralisme arrogant ou du capitalisme sauvage, une chose est sûre les victimes de cette aberration économique n’en porteront pas le deuil. Elles doivent maintenant faire preuve de courage en se constituant partie civile au Tribunal Pénal International de la Haye pour demander réparation des dommages causés par cette idéologie dont l’importance des dégâts est à la mesure de sa perversité et du cynisme économique et politique de ceux qui l’ont imposée au monde.
Pr Lucien AYISSI
Université de Yaoundé 1 (Cameroun).