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L’IMPÉRATIF DE L’ÉTHIQUE DE LA PERSONNE DANS LA MARCHANDISATION GLOBALE
COMMUNICATION FAITE AU COLLOQUE NATIONAL DE PHILOSOPHIE ORGANISÉ PAR LE CLUB DE PHILOSOPHIE KWAME NKRUMAH DU 19 AU 20 NOVEMBRE 2004 A YAOUNDÉ
Résumé : La marchandisation globale est le fait d’une mercantocratie globale dont l’inhumanité est établie à partir de sa néantisation évidente de la dignité de l’humanité de la personne. L’éthique marchande qui gouverne la « mercantocratie » ou l’ « éconocratie » globale est fondée sur le principe de rentabilité et de vénalité. Pour substituer à l’éthique marchande celle de la personne, il faut restaurer le principe d’humanité en référant l’économique à l’humain. C’est la crise de cette référence dans l’actuelle marchandisation globale qui explique sa dérive inhumaine.
Mots clés : marchandisation, personne, mercantocratie, dignité, aliénation,
éthique, rentabilité, vénalité, axiologie
Introduction
La « mercantocratie » globale est un ordre marchand qui absolutise le marché et tend à tout transformer en marchandise. Elle est fondée sur le principe de rentabilité et de vénalité. En vertu de ce principe, rien ne peut alléguer ni sa somptuosité ni sa dignité pour se soustraire à l’achat ou à la vente. C’est ainsi que l’homme et les choses sont désormais soumis, sans discrimination, au même destin, celui d’être vendu ou acheté parmi tant d’autres valeurs marchandes dans le méga-marché global. En effet, dans ce que Serge Latouche (1998 : 27) appelle « l’omnimarchandisation du monde » ou « l’économicisation du monde », tout a une valeur marchande ou, tout au moins, est susceptible d’être l’objet d’une estimation vénale, puisque « les biens et les services, le travail, la terre, le corps, les organes, le sang, le sperme, la location d’utérus entrent dans le circuit marchand ». L’économisme ravageur qui définit la « mercantocratie » globale est régi par la logique d’une accumulation qui s’opère dans l’oubli de la particularité des valeurs humaines, donc de la somptuosité et de la dignité de la personne. L’inflation de la corruption dont elle est la cause efficiente, a pour conséquence la déflation de l’humain, la mercantilisation de la politique et la transformation de l’État en simple gardien d’un marché sur le cours duquel il ne doit désormais ni opiner ni juger. C’est cela qui explique la canonisation du marché et le surinvestissement par l’économique d’une sphère proprement humaine. Le déficit de justice qui caractérise l’ordre « mercantocratique » gobal instauré par la mondialisation économique, explique pourquoi la logique qui le régit est surtout celle de la capture exclusive des ressources du monde à des fins de puissance et de domination des peuples et des États.
Étant donné que sa logique est celle de l’exploitation de la planète à des fin de domination, l’axiologie de l’ordre « mercantocratique » global n’a pas en vue la généralisation ou l’universalisation des valeurs d’émancipation de l’homme à travers la planétarisation des échanges. Elle est plutôt dominée par les valeurs économiques. Ce qui vaut effectivement, c’est ce qui est profitable ou rentable. C’est, en l’occurrence, le lucratif dont la recherche effrénée amène la rationalité économique à faire l’impasse sur le respect dû à l’humanité de la personne. Suivant l’axiologie de l’ordre « mercantocratique » global où l’ethos est assujetti aux impératifs du business, le monde n’est plus qu’une méga-bourse dont les valeurs fluctuent suivant la loi de l’offre et de la demande. C’est dans cette méga-bourse des valeurs que la mort de l’homme comme sujet est cyniquement organisée au profit de l’argent. Devenu la fin première de toute activité humaine, l’argent est, dans la « marchandisation dévorante » du monde (Passet et Liberman, 2003 : 57), l’objet d’un véritable culte.
En coulant l’homme dans la masse hétéroclite des marchandises à vendre ou à acheter et en donnant une connotation exclusivement économique à la notion de valeur, l’ordre « mercantocratique » global se discrédite parce qu’il dérive évidemment dans l’inhumanité.
II-La dérive inhumaine de la mercantocratie globale
En faisant que l’homme soit l’objet d’une estimation vénale, en lui affectant, par exemple, l’intérêt économique qu’il n’a réellement pas, dans un pan-marché où existe le phénomène de la traite sexuelle et intellectuelle, où se vendent et s’achètent, sans états d’âme, des enfants, les organes et les ossements humains, les talents ou les suffrages, le poison, les armes de destruction massive, etc., l’ordre « mercantocratique » global nous apparaît évidemment comme un ordre inhumain. L’inhumanité de cet ordre « éconofasciste » est principalement due au fait que la rationalité économique qui le gouverne procède au formatage cynique de la dignité de la personne en faisant de celle-ci un vulgaire bien économique. Persuadé donc, dans le cadre de la nouvelle forme d’esclavage dont la « mercantocratie » globale est assortie, qu’il est une chose tout aussi vendable ou achetable qu’une autre, l’homme n’attend plus souvent d’être vendu par un tiers ; il se constitue lui-même marchandise. La particularité de l’individu qui s’auto-réifie par rapport aux autres choses qu’on vend, c’est qu’en dépit du fait qu’il soit réduit à l’état de marchandise, il est une marchandise d’un type spécial dans la mesure où elle peut elle-même se vendre dans l’un des multiples comptoirs marchands du marché global. Mais, l’autonomie dont il fait preuve dans sa capacité à se vendre ne lui offre aucune garantie de liberté : très souvent, s’il se vend au prix fixé par le marché, c’est parce que l’ordre économique en vigueur ne lui donne pas d’autres possibilités que l’aliénation. La prostituée camerounaise, gabonaise, ghanéenne ou ivoirienne qui cherche à se connecter à un réseau européen de traite sexuelle, via Internet, essaie de rentabiliser un corps dont les charmes ne lui permettent pas localement de faire face aux diverses sollicitations d’une quotidienneté qui ne peut pas surseoir la formulation intempestive de ses exigences. Il arrive qu’elle ne s’interdise rien dans le procès de la marchandisation de son corps : lorsqu’elle s’investit, par exemple, dans des pratiques de zoophilie, c’est moins pour multiplier le plaisir charnel que parce que le cours des rapports sexuels qu’elle peut avoir avec des bêtes est le plus élevé du marché du sexe. C’est aussi pour les mêmes raisons que les footballeurs africains collaborent à leur propre trafic au profit des clubs européens.
S’il prospère de plus en plus l’économie du sexe, des talents sportifs ou des cerveaux, c’est à cause du phénomène de précarité dont s’accompagne la mercantocratie globale. C’est cette précarité à laquelle la « mercantocratie » globale expose l’homme qui permet de comprendre les ruptures de solidarité, le darwinisme sociologique, la crise de la citoyenneté, la corruption de la moralité et l’aliénation de la dignité de la personne dont on a de plus en plus l’expérience aujourd’hui.
Le solde humain de l’ordre « mercantocratique » global est si déficitaire qu’il nous incombe le devoir de le corriger. C’est à travers une approche éthique que nous pouvons reconfigurer humainement un monde qui pose évidemment des problèmes de sens. Corriger l’inhumanité du « totalitarisme marchand »(Passet et Liberman, op. cit. : 57) de la mondialisation économique apparaît donc comme l’impératif éthique que nous devons assumer dans la perspective d’un monde nouveau.
L’approche éthique que nous proposons ici, consiste principalement à référer l’économique à l’humain, afin qu’il soit vraiment pourvu de sens. Dans ce cas, la canonique méthodologique du néo-positivisme pourrait bien convenir à l’évaluation du niveau de pertinence d’un système économique ou politique : un système économique ou politique qui existe en rupture de référence par rapport à l’humain n’est pas seulement dépourvu de sens ; il est même homicide ou humainement aliénant. Il mérite donc qu’on lui applique le traitement qui correspond à tout ce qui est humainement dangereux. L’escamotage de la dignité de la personne dans la marchandisation globale est dû au déterminisme délétère que les références économiques (l’intérêt, le profit, etc.) exercent sur la civilisation actuelle. C’est l’érection de l’économique en paradigme qui fait qu’on tende non seulement à substituer aux rapports humains des rapports marchands, mais aussi qu’on ait tendance à prendre l’être de la personne pour l’être de la marchandise.
Donner au développement un sens humain, revient à se garder de dissoudre la personne dans les catégories économiques. L’homme ne saurait être une valeur marchande, puisqu’il n’a pas de prix, comme le démontre bien Kant tant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs que dans la Métaphysique des mœurs ; il ne devrait pas, compte tenu de sa dignité, être assimilé à une marchandise. Chez Kant (1973 : 160), la dignité de la personne est due à sa supravénalité ; il s’agit d’un être qui est « supérieur à tout prix ». Le prix, explique le philosophe allemand, est le propre soit de la marchandise, soit du sentiment. Ce qui n’est pas le cas de la dignité qui est « une valeur inconditionnée, incomparable, que traduit le mot de respect »(Ibid. : 162). Kant illustre la différence qui existe entre ce qui a un prix et ce qui a une dignité en ces termes :
« l’habileté et l’application dans le travail ont un prix marchand ; l’esprit, la vivacité d’imagination, l’humour, ont un prix de sentiment ; par contre, la fidélité à ses promesses, la bienveillance par principe (non la bienveillance d’instinct), ont une valeur intrinsèque. Ni la nature ni l’art ne contiennent rien qui puisse être mis à la place de ces qualités, si elles viennent à manquer ; car leur valeur consiste, non dans les effets qui en résultent, non dans l’avantage et le profit qu’elles constituent, mais dans les intentions, c’est-à-dire dans les maximes de la volonté qui sont prêtes à se traduire ainsi en actions, alors même que l’issue ne leur serait pas favorable. »(Ibid. : 160).
Kant assigne à l’anti-instrumentalisme et à l’anti-économisme de son éthique, telle qu’elle est fondée sur le principe de primauté de la fin sur les moyens, la fonction d’établir que la personne est un absolu. C’est pour cela que dans la Métaphysique des mœurs, il condamne sévèrement toute atteinte à la dignité de l’humanité de la personne pour des raisons lucratives : « Se priver d’une partie intégrante de soi-même, en tant qu’elle constitue un organe (se mutiler), par exemple donner ou vendre une dent pour qu’elle soit implantée dans la gencive d’un autre »(Id., 1994 : 275), est l’aliénation du privilège que confère à soi le statut de personne. C’est l’absoluité de la personne qui fait que celle-ci doive nécessairement être la visée ou le telos de l’économique. Il est donc à la fois absurde et dangereux que l’économique existe en rupture de référence par rapport à l’humain. En recherchant la signification humaine du développement, Njoh-Mouelle a, dans une approche personnaliste et kantienne, bien démontré le caractère aliéné de tout développement dont la fin n’est pas l’homme. C’est ainsi qu’en analysant la dialectique de l’être et de l’avoir, il problématise la valeur eudémonique et la qualité d’un développement qui n’a pas pour fin l’homme, son ultime référence (1988 : 12-15).
Conclusion
Penser un nouvel ordre mondial qui ne soit pas exclusivement fondé sur les valeurs économiques est un impératif à la fois éthique et politique dans la mesure où le darwinisme sociologique qui caractérise la philosophie du « tout marché » instaure, en lieu et place, d’un vivre-ensemble véritablement humain, un ordre « mercantocratique » de type zoologique, parce que régi par les lois de l’adaptation ou de l’ajustement. Pour éviter que la marchandisation globale débouche sur la « zoologisation » globale et compromette, par conséquent, le vivre-ensemble, il est impératif que l’homme se réapproprie le devenir d’un monde de plus en plus en dérive et substitue au principe de rentabilité le principe d’humanité. Il faut également, comme le recommande Thérèse Pujolle, qu’on planétarise la solidarité pour pouvoir corriger la très grande asymétrie qui existe entre ceux qui déterminent l’axiomatique économique du marché global et ceux que la précarité prédispose à la marchandisation de leur corps, de leurs enfants, de leur pensée, de leurs talents, de leur vouloir et même de leur être tout entier.
Bibliographie
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traduction d’Alain Renaut, GF-Flammarion, Paris, 1994.
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