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Ce blog comporte des articles scientifiques et des opinions sur le cours du monde.

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La culture de l'imagination dans l'atomisme de David Hume

LA CULTURE DE L’IMAGINATION DANS L’ATOMISME DE DAVID HUME

 

Résumé

          
L’atomisme de David Hume est une philosophie des données primitives que l’imagination sort de l’état de nature par une culture ingénieuse. Cette culture consiste à collecter et à connecter le détail des perceptions qui se donnent de façon sporadique et chaotique dans l’atomisme humien. Par sa fantaisie et son art, l’imagination introduit dans la nature le facteur humain, élève à la dignité des faits intelligibles et doués de signification ce qui est initialement infra-intelligible et dépourvu de sens. Elle administre l’univers psychologique suivant une législation déterminée afin d’instaurer un ordre épistémologique, politique et économique. L’imagination ne transgresse la législation garante de cet ordre que lorsqu’elle est malade. Sa pathologie est remarquable dans la mythologie et la tératologie qu’elle a tendance à cultiver et à entretenir. Fédérer l’atomique et constituer des communautés de données dans une perspective épistémologique, politique et économique, telle est la finalité de la culture de l’imagination dans l’atomisme de David Hume.

 

Mots-clés : atomisme, culture, perception, imagination, philosophie du détail

 

Abstract

 

David Hume’s atomism is a philosophy of primitive data that imagination brings out from the state of nature with an ingenious culture. Such a cultural background consists in collecting and connecting the detail of perceptions which sporadically and chaotically appear in Hume’s atomism. By its fancy and ability, imagination inserts into the nature human factor, it lifts up to the dignity of intelligible and meaningful realities what initially are infra-intelligible and senseless. It leads the psychological field according to a well-defined mode in order to establish an epistemological, political and economic regulation. Imagination does not contravene the protecting law-giving of that regulation unless it is unwell. Its pathology is obvious in mythology and teratology that it is inclined to keep up. Uniting atomic theory and making a community of data in epistemological, political and economic prospect is the finality of the cultural industry of imagination due to David Hume’s atomism.

 

Key words: atomism, culture, perception, imagination, philosophy of detail.


INTRODUCTION

            Hume destine la raison philosophique à l’identification de l’atome constitutif  d’une collection de perceptions. La philosophie humienne est, de ce fait, une atomistique qui consiste à rendre compte de l’ensemble par l’élément primordial, de la collection par l’atome-principe, du complexe par le simple (impression simple, idée simple). Cela fait dire à Jean-Yves Goffi (1988 : 533) que « Hume inaugure le style de l’intervention philosophique au coup par coup; c’est avec lui que la philosophie devient analytique, c’est-à-dire une philosophie du détail- selon l’expression  de J.-S .Mill. »

            Cependant, le fait que l’atomisme de Hume soit, dans une certaine mesure, la réminiscence de celui des atomistes antiques, ne permet pas qu’on reconnaisse au philosophe écossais la paternité de la « philosophie du détail », même si Hume imprime, à coup sûr, à la philosophie moderne un nouvel esprit qui favorisera l’avènement des philosophies transcendantales de Kant et de Husserl, et celui du néopositivisme. Avec lui, la philosophie va résolument adopter une orientation phénoménaliste, en préférant l’analyse des atomes psychologiques à celle des substances métaphysiques, et en abandonnant la vaine et fastidieuse recherche du méta-donné, justiciable de la superstition qui a, dans l’histoire de la philosophie, jouit d’une très longue retraite (Hume, 1982 : 31). Si le but de la « philosophie du détail » de Hume est d’atteindre le constituant atomique de tout constitué psychologique, quelle culture l’imagination effectue-t-elle donc dans la poussière des atomes qui se donnent différemment et diversement dans le temps et dans l’espace ? En vue de quelle fin l’imagination entreprend-elle de soumettre l’atomique au principe de son industrie culturelle ?

 

I-L’ATOMISME DE HUME, UNE « PHILOSOPHIE DU DÉTAIL »

 

            La philosophie de Hume est un atomisme, en ce sens qu’elle présente les perceptions de l’esprit comme se donnant de façon pulvérisée, à la merci des bourrasques du temps, car incapables de s’anastomoser et d’exister continuellement par elles-mêmes, tant toutes sont, par nature, condamnées à défiler et à se défiler inexorablement dans le décor du temps. Elle est également un atomisme dans la mesure où elle consiste, selon A. Michaud (1973 : 51), à  « analyser toute expérience jusqu’à atteindre certaines entités seules admises.» Il s’agit donc d’une analytique des perceptions dans leur atomicité, leur diversité et leur singularité : les idées et les impressions simples sont des atomes distincts et discernables. En vertu du « principe de diversité des discernables »(Michaud, 1983 : 78) suivant lequel, « tous les objets qui sont différents, sont discernables et que tous les objets discernables sont séparables par la pensée et l’imagination »(Hume, 1973 :84), l’expérience est toujours faite d’atomes discernables, car pour Hume, l’impression simple, c’est l’objet tel que celui-ci exerce sur les sens une pression dont le retentissement mental est l’idée, son image estompée. La primitivité de l’impression de sensation et sa non-représentativité garantissent son objectivité : l’impression est première par rapport à l’idée ; elle n’est pas, comme celle-ci, représentative de l’être. L’impression, c’est l’être dans son actualité et sa vivacité. L’être, dans l’impression, c’est l’être originaire, l’être dans toute sa personne, sans que cela implique une certaine ontologie. Cela fait dire à A. Michaud (op. cit. : 45) que l’impression « ne fait référence à rien, elle est évidente et complète en elle-même : elle est ce qu’elle apparaît être (…). L’impression est ainsi la première référence elle-même sans référence, non pas une représentation mais une auto-présentation, le point où l’esprit et l’expérience commencent.»

            La « philosophie du détail » de Hume est une philosophie de proximité fondée sur le postulat de la réduction nécessaire de l’ensemble à l’élément, de la collection à l’atome, du tout à la partie. Un tel postulat s’applique non seulement au monde des matters of  fact, mais aussi à l’univers psychologique. Si, comme le dit Hume (op. cit. : 98), « l’existence en soi appartient seulement à l’unité et qu’on ne peut jamais l’attribuer au nombre qu’en raison des unités dont le nombre est formé », il y a là affirmée non seulement la primauté du détail sur la collection dont il participe, mais aussi la reconnaissance de la préséance ontologique de la fraction atomique par rapport au tout. La « philosophie du détail » de Hume se comprend mieux dans l’intervalle du simple et du complexe.

 

I.1-L’atomisme de Hume dans l’intervalle du simple et du

      complexe

 

            C’est dans l’apparente opposition du simple et du complexe qu’on a la parfaite mesure de l’atomisme de Hume. Le simple, c’est l’insécable, l’indécomposable, ce qui est réfractaire à l’analyse et qui la borne absolument. C’est la fraction irréductible d’un ensemble. C’est ce qui achève l’analyse et limite l’opération de fractionnement. C’est pour cette raison que Hume (op. cit. : 66) affirme que « les perceptions simples, impressions et idées, sont celles qui n’admettent ni division ni séparation

Le simple, c’est aussi le distinct, le différent et l’indépendant ; c’est  l’atome dont la personnalité  et l’identité sont inaliénables, car il est, comme le dit Yves Michaud (op. cit. : 51), « ce qu’on peut considérer et saisir à part sans le confondre avec autre chose, ce qui n’est ni confondu ni confus. »

            Le simple ne serait pas distinct s’il était possible qu’il soit confondu avec autre chose. Il ne serait plus lui-même, c’est-à-dire différent des autres éléments, si on pouvait le prendre pour ce qu’il n’est pas. La distinction et la spécificité du simple, qui expliquent son identité et sa personnalité, se fondent sur le principe de la dissemblance selon lequel aucune perception simple n’est semblable à l’autre. Le simple ou l’atome-principe est donc en soi un absolu.

Le complexe qui résulte de l’association inter-atomique est une perception composée. Cette association est le fait de l’industrie de l’imagination qui collabore à l’association d’un détail initialement incohérent, en vertu des principes de ressemblance, de contiguïté et de causalité. Du simple au complexe, nous passons du constituant au constitué, de l’atomique au collectif, de l’élément à l’agrégat, de l’insécable au partitionnable (Hume, op. cit. : 66). Puisqu’elles peuvent être divisées, les perceptions complexes sont les « contraires » des perceptions simples. Et cette opposition contraire sur le mode de laquelle elles se rapportent, se vérifie tant dans le monde des matters of fact que dans l’univers psychologique.

 

I.1.a- Dans le monde des matters of fact

 

            Les data matériels sont des phénomènes composites, car constitués d’atomes différents, distincts et discernables. La pomme a beau réunir en elle une couleur particulière, une saveur et une odeur données, il est facile de percevoir que ces qualités sont discernables par la pensée ou par l’imagination (Hume, op. cit. : 65). Le temps, c’est la fédération par l’imagination des moments successifs, hétérogènes, distincts et discernables (Ibid. : 98-99). Il en est de même de l’espace qui « se compose d’un certain nombre de parties coexistantes disposées dans un certain ordre, et susceptibles de se présenter simultanément à la vue ou au toucher. »(Ibid. :540)

            Les phénomènes du monde physique sont donc des tas, des amas, des agrégats, des ensembles ou des collections. Il s’agit bien là d’une thèse philosophique qui n’est pas inédite. Elle existe déjà chez les atomistes antiques et modernes tels que Démocrite, Épicure, Lucrèce ou même Leibniz. Une telle thèse consiste, pour l’essentiel, à fonder le tout sur la partie insécable et même à présenter celle-ci comme le constituant nécessaire du tout.

            L’adoption par Hume de la thèse atomiste n’est pas une simple option philosophique arbitraire. Elle a pour fin la critique du substantialisme cartésien. Pour Hume, il est absurde et sophistique de soutenir, par exemple, que la Nature est un sujet d’inhérence parfaitement « simple, incomposé et indivisible. (…) [Et que] le soleil, la lune ou les étoiles, la terre, les mers, les plantes, les animaux, les hommes, les navires, les maisons et les autres productions de l’art ou de la nature »(Ibid. : 333) qui passent pour ses éléments constitutifs, ne soient que ses divers modes, lesquels n’aliéneraient ni sa simplicité, ni son identité. La critique que Hume mobilise contre la thèse de la simplicité et de l’individualité absolues de l’Être spinoziste, concerne également celle que les théologiens soutiennent à l’égard de la simplicité et de l’indivisibilité de Dieu dont les phénomènes naturels seraient les modes et non les composants. D’après le philosophe écossais, l’« éloge » et la « vénération » réservés à la thèse théologique ne se justifient pas, comparés à l’ « exécration » et au « mépris » dont la thèse spinoziste,  sa doublure philosophique, a été l’objet. Pour Hume, tout l’ensemble, notamment l’ « univers des objets ou des corps », est nécessairement constitué d’éléments simples. La simplicité n’est donc pas le propre de l’ensemble, mais celui de son constituant atomique. Les matters of fact, c’est-à-dire ce qui se donne dans l’ordre du feeling, sont constitués de particules ou de micro-organismes. Dans l’atomisme de Hume, cette thèse se vérifie également dans l’univers psychologique.

 

I.1.b- Dans l’univers psychologique

           

Ce qui est vrai des matters of fact l’est aussi de leurs représentations mentales, en vertu du principe de déterminisme empirique selon lequel toute idée simple dérive d’une impression simple. Certes, Hume met les idées et les impressions sous la catégorie de la perception, en dépit de la différence d’intensité ou de vivacité qui les oppose généralement (Ibid.). Mais, entre le penser (thinking) et le sentir (feeling), il affirme l’existence d’une une relation de causalité qu’il établit sur la base de la primauté chronologique par laquelle le sentir se donne toujours par rapport au penser. « La priorité des impressions est une preuve tout aussi grande que nos impressions sont les causes de nos idées. »(Ibid. : 69) Cette causalité autorise Hume à transférer dans l’univers psychologique la méthode d’analyse qu’il applique aux matters of fact. Ainsi, dit-il : « de même que nous recevons l’idée d’espace de la disposition des objets visibles et  tangibles, de même nous formons l’idée de temps de la succession des idées et des impressions. »(Ibid. : 103) Les idées complexes de temps et d’espace sont constituées d’idées simples, leurs atomes psychologiques. L’idée d’esprit elle-même « n’est rien qu’un amas ou une collection de perceptions différentes unies les unes aux autres par certaines relations, dont nous admettons, bien qu’à tort, qu’elles possèdent une simplicité et une identité parfaites. »(Ibid. : 296)

            Dans ce cas, le moi n’est plus conçu comme une unité pensante simple. Cette « philosophie du détail » dont la critique cible principalement l’égologie cartésienne, définit le moi comme « un faisceau ou une collection de perceptions différentes qui se succèdent les unes aux autres avec une rapidité inconcevable et qui sont dans un flux et un mouvement perpétuels.»(Ibid. : 344)

            Au cogito cartésien, Hume substitue un moi fragmenté ou atomisé, essentiellement constitué de perceptions particulières de chaud, de froid, de douleur, de plaisir, etc. Tout ceci permet d’aboutir, dans l’Enquête sur l’entendement humain, à la conclusion suivante :

 

« Si nous analysons nos pensées ou nos idées, si complexes et si sublimes qu’elles soient, nous découvrirons toujours qu’elles se résolvent en ces mêmes idées simples qui étaient les copies de sensations ou de sentiments antérieurs. Les idées mêmes qui, à première vue, semblent les plus éloignées de cette origine, en découlent aussi, comme nous le montre un examen plus approfondi. L’idée de Dieu entendu comme Être infiniment intelligent, sage et bon, est le résultat des réflexions que nous faisons sur les opérations de notre propre esprit et de l’accroissement sans limite que nous donnons à ces qualités de bonté et de sagesse.»(Hume, 1982 : 39)

 

            Qu’il s’agisse donc des matters of fact ou de leurs reflets dans la conscience, dans l’atomisme humien l’imagination est si industrieuse qu’elle introduit habilement la culture dans une nature constituée de perceptions atomiques par des opérations de suturation. Par son génie et son industrie, elle collecte les perceptions initialement atomisées pour établir entre elles des liens qui n’existent pas dans la nature. L’industrie de l’imagination consiste aussi en une véritable arithmétique par laquelle cette faculté de l’âme additionne les particules atomiques pour les soustraire à l’état de nature, et décompose, par la soustraction, les perceptions complexes pour retrouver leurs constituants initiaux. Par la synthèse et l’analyse, elle cite la nature à comparaître au tribunal de la culture. Son génie et son industrie ne se réduisent pas à la capacité d’analyser, de composer ou de décomposer les données. La dénomination de celles-ci est aussi un acte de la culture de cette faculté. Étant donné que l’ensemble est nécessairement constitué de particules atomiques dont l’association n’aliène jamais la personnalité et l’hétérogénéité, il devient impératif, pour les désigner, de recourir à une dénomination commune qui puisse compenser leur défaut d’universalité. Cette dénomination commune n’est, à proprement parler, qu’un artifice de l’industrie de l’imagination. C’est ainsi que l’atomisme humien donne à la fois sur le nominalisme et l’artificialisme.

 

I.2- Nominalisme et artificialisme : deux modes

                d’expression de la culture de l’imagination dans

                 l’atomisme de Hume

 

            Toute expérience débute, avons-nous relevé, avec le détail ou la poussière des atomes distincts et discernables. Ces atomes-principes sont les impressions simples ou originelles qui, d’après Michel Malherbe (1976 : 92) « sont l’expérience purifiée de toute liaison et dégagée de l’imagination ». Puisque la personnalité et l’hétérogénéité des perceptions atomiques survivent à leur association, Hume adopte, à la suite de George Berkeley, une attitude nominaliste vis-à-vis des idées générales et abstraites. Aussi accorde-t-il au philosophe irlandais que « toutes les idées générales ne sont rien que des idées particulières jointes à un certain terme qui leur donne une signification plus étendue et qui leur fait rappeler à l’occasion d’autres idées singulières semblables. »(Hume, 1973 : 82)

Cette option nominaliste, que Hume la considère comme « l’une des plus estimables découvertes qui aient été faites récemment dans la république des lettres »(Ibid.), est davantage confirmée par d’autres arguments susceptibles de garantir absolument sa certitude. « L’idée abstraite d’homme représente, selon le philosophe écossais, des hommes de toutes les tailles et de toutes les qualités »(Ibid. :83). Il en est de même de l’idée générale de ligne ou de celle de triangle. « L’idée générale de ligne, malgré toutes nos abstractions et  tous  nos  raffinements, a, lorsqu’elle  apparaît  dans  l’esprit, un degré précis de quantité et de qualité »(Ibid. :84).

                Tout triangle dont on peut avoir l’expérience est toujours particulièrement déterminé, car il n’y a pas de triangle qui ne soit ni équilatéral, ni rectangle, ni scalène, ni isocèle, par exemple. Ainsi, les idées générales ou abstraites sont des concepts nominaux. Ce sont, plus précisément, des noms communs ayant une fonction mnémotechnique dans la mesure où ils ont pour rôle de suggérer à l’esprit toutes les idées individuelles qui se rapportent à la collection désignée par eux. Il en est de même des idées de substance et de mode : « L’idée  d’une  substance  aussi  bien  que  celle  d’un mode n’est rien qu’une collection d’idées simples unies par l’imagination,   auxquelles  on  a  donné  un nom particulier qui nous permet de rappeler cette collection soit à nous-mêmes, soit aux autres .»(Ibid. : 81)

            Les idées générales ou abstraites sont des inventions de l’imagination préoccupée de concevoir un condensateur fictif qui rappelle à l’esprit les idées individuelles que la mémoire risque d’oublier avec le temps. Dans la « philosophie du détail » de Hume, les agrégats ou les mosaïques de perceptions sont le fait de l’industrie de l’imagination qui connecte dans l’esprit les perceptions se donnant réellement de façon atomisée au point que ce philosophe assimile aux artifices les produits de l’intense activité associative de cette faculté. L’idée d’étendue, de temps ou du moi, comme celles de substance et de mode, par exemple, sont des artifices de l’imagination. Ainsi donc, nominalisme et artificialisme coïncident parfaitement dans l’atomisme de Hume en tant qu’ils résultent de l’industrie de l’imagination à l’œuvre dans la correction des défauts de la nature.

            Si l’industrie de l’imagination consiste à produire des artifices linguistiques au moyen des concepts nominaux ayant une fonction mnémotechnique et à créer des relations là où l’expérience initiale ne donne que des atomes, à quel type de culture cette faculté œuvre-t-elle précisément dans l’atomisme de Hume ?

 

II- LA CULTURE DE L’ATOMIQUE PAR L’IMAGINATION DANS LA «PHILOSOPHIE DU DÉTAIL » DE DAVID HUME

 

L’association des idées, la création des « trains de pensées », bref la formation des idées complexes aussi bien que l’établissement des connexions nécessaires entre les concomitances constantes, sont des produits d’une culture, celle qui résulte de l’industrie de l’imagination dans le divers atomique et qui traduit la vitalité de l’esprit dans l’empirisme de Hume. Cultiver l’atomique consiste, pour l’imagination, à opérer une mutation. Il s’agit pour elle de corriger la crise relationnelle qui sévit dans la population des atomes en rectifiant leur monadicité primitive ou en créant entre eux les rapports d’affinité qui leur font naturellement défaut. Grâce à cette culture, la solitude de la perception atomique est aliénée, puisqu’il se constitue des ensembles de perceptions, en vertu des principes d’association que sont la ressemblance, la contiguïté et la causalité.

L’imagination n’a donc pas seulement horreur du vide interatomique. Elle a également horreur de la solitude et du chaos dans lesquels existent initialement les perceptions. C’est pour cela qu’elle transgresse « le principe de diversité des discernables » pour combiner les perceptions qui se donnent de façon atomisée, en les intégrant dans des structures précises suivant leurs affinités. La tendance à collecter les perceptions atomiques pour les connecter est la volonté affirmée par l’imagination non seulement de corriger, au moyen des artifices de son industrie culturelle, une nature chaotique, mais aussi de s’affranchir de la servitude d’une expérience qui ne donne que l’atomique et le pulvérisé. Collaborer à la substitution de l’ordre de la nature par celui de la culture relève d’un art particulier dont l’imagination a le secret.

 

II.1- La culture artistique de l’imagination

 

            L’association des atomes hétérogènes est un art dont l’imagination a seul le secret dans la psychologie de Hume. Cet art, même lorsqu’il se déroule dans le cadre des principes régulateurs de l’association des idées, n’est pas une simple mimesis de la réalité. L’associé ou l’agrégé, l’ensemble ou la collection sont des œuvres artistiques de l’imagination créatrice. Le génie artistique de cette faculté consiste à inventer un principe associant ayant la même fonctionnalité dans l’univers psychologique que le principe d’attraction dans le monde physique. L’art de l’imagination régulière consiste précisément en une activité poétique dont la fin est de faire passer l’atomique dans le collectif, de transformer l’inintelligible en phénomène pourvu de sens et de réaliser les « trains de pensées » qui sont de belles architectures intellectuelles avec des matériaux psychologiques à la fois atomisés et hétérogènes.

Dans son industrie artistique, l’imagination, sauf quand ses œuvres sont moins régies par des principes régulateurs que par le caprice, ne crée rien fortuitement (Hume, 1982 :43). Si ses œuvres d’art étaient nécessairement dues au hasard, elles seraient prédisposées à la grossièreté et à la monstruosité. Ce seraient des tas incohérents, des ensembles absurdes, des collections anormales et non plus des œuvres d’art proprement dites. L’art qu’on pourrait y déceler par bonheur, serait lui aussi le résultat d’un heureux hasard. La spontanéité de l’imagination dans la création de ses œuvres artistiques peut faire illusion et donner l’impression que les œuvres de cette faculté sont produites fortuitement, donc dans le défaut de toute régulation et de tout critère de sens. La spontanéité est une vertu de l’imagination. Son efficacité est renforcée par la coutume ou l’expérience réitérée dans le temps. L’imagination combine spontanément les perceptions qui se donnent coutumièrement en  conjonction constante au point d’établir une relation de causalité ou de connexion nécessaire entre celles qui se donnent pourtant en conjonction constante. C’est le cas, par exemple, du feu et de la fumée, de la flamme et de la chaleur. La relation de causalité qu’on établit entre ces deux perceptions est l’œuvre de l’imagination. Il en est de même des séquences successives du temps. Ainsi, le temps comme continuum de parties différentes et discernables, est le produit de l’imagination qui, avec l’habileté d’une couturière astucieuse, associe l’atomique et lui donne l’existence continue, cette longévité qu’il n’a réellement pas dans la fluctuation qui caractérise nécessairement les perceptions individuelles.

L’imagination est une artiste qui opère dans l’univers psychologique comme une véritable magicienne dans la mesure où elle parvient à fédérer merveilleusement des atomes pourtant distincts et discernables pour constituer des ensembles à la fois complexes, harmonieux et intelligibles. C’est pour cette raison que Hume (1973 : 90 ) la considère comme « une sorte de faculté magique de l’âme » (a kind of magical faculty in the soul).

Mais, en marge des règles de l’association, la culture de l’imagination devient fantaisiste et pose de sérieux problèmes de sens tant elle dérive dans la mythologie et la tératologie.

 

II.2- La culture fantaisiste de l’imagination

 

            Imbue de son pouvoir de combiner librement les perceptions, et comme pour accéder à la pleine jouissance de sa liberté d’associer l’atomique, l’imagination a tendance à produire une culture marginale en s’adonnant à des associations irrégulières. Elle donne alors  libre cours à sa fantaisie et prend plaisir à se livrer au jeu : elle joue à être hors-la-loi, à faire preuve de cynisme en violant les principes régulateurs de l’association. C’est principalement le cas de la fantaisie (fancy), c’est-à-dire l’imagination malade qui, dans son activité licencieuse, se comporte frivolement lorsqu’il s’agit d’associer les perceptions. La conduite irrégulière de cette faculté, due principalement aux licences qu’elle se donne dans sa gestion de l’univers psychologique, explique la tendance de son industrie à des productions tératologiques et à l’abus de l’artifice. C’est tout à fait le cas, lorsque l’imagination « franchit les bornes de la nature et de la réalité. » Selon Hume, il n’en coûte pas alors à cette faculté « de produire des monstres et de joindre ensemble des formes et des visions discordantes que de concevoir les objets les plus naturels et les plus familiers.» (Ibid. : 38)

            Comme pour produire d’autres formes artistiques ou pour donner à son industrie ordinaire de nouvelles perspectives culturelles, l’imagination produit, dans son activité anormale, des chevaux ailés, des dragons de feu et des géants monstrueux (Hume, 1973 : 310). C’est à l’autorité de cette imagination frivole ou morbide que se subordonne la « philosophie abstruse, qui jusqu’ici n’a guère fait que donner asile à la superstition et protéger l’absurdité et l’erreur »(Ibid.: 36).

         Entre le normal et le pathologique, l’imagination fait preuve d’une grande activité industrielle avec un mode de production variée. Elle crée deux sortes de culture : la culture normale, c’est-à-dire celle dont le contenu ne pose pas des problèmes de sens, et la culture pathologique, qui est, suivant le commentaire d’André Leroy (1973 : 35), le propre des « esprits de feu, toujours prêts à s’élancer d’un jet dans des régions éthérées ; ceux-ci se perdent dans des spéculations métaphysiques incomprises au moins des autres hommes ».

La métaphysique est symptomatique de l’activité morbide d’une imagination encline à déployer ses talents artistiques hors des cadres empiriques pour élaborer une culture monstrueuse. C’est certainement pour donner davantage la preuve de son génie créateur et la possibilité qu’elle a d’échapper au désordre initial des atomes et à la sévère restriction des principes régulateurs, que l’imagination exploite, en toute licence, sa spontanéité, et entreprend, au moyen de son industrie culturelle, de corriger ces limites par l’invention d’un univers fictif. La culture de la fiction relève de l’artificialisme par lequel l’imagination corrige habituellement la crise relationnelle qui sévit dans l’expérience sensible. Cette culture qui introduit l’ordre dans le chaos atomique, a une double finalité théorique et métaphysique dans la « philosophie du détail » de Hume.

 

III- LA DOUBLE FINALITÉ DE LA CULTURE DE

       L’IMAGINATION DANS L’ATOMISME DE HUME

 

            La fonction des principes régulateurs ne consiste pas seulement à rendre possible l’établissement des liens associatifs ou des liants agrégatifs entre les atomes. Ces principes existent également comme des sortes de « catégories » dans lesquelles l’imagination peut associer ou fédérer l’hétérogène dans la perspective de le faire participer à la vie d’un tout harmonieux. La culture de l’imagination que rendent possible les principes régulateurs a, dans l’atomisme de Hume, une finalité à la fois théorique et métaphysique.

 


III.1-La finalité théorique de la culture de l’atomique

         par l’imagination

 

            Libérer la pensée de la casuistique à laquelle la bornent l’atomicité, l’hétérogénéité et la distinction des perceptions,  pour la mobiliser vers des ensembles ou des collections intelligibles, est l’œuvre de l’imagination. Cette culture de la libération est très utile au plan théorique. En soi, la perception atomique est dépourvue de sens. S’il est possible de la sentir ou de l’imaginer, il est difficile de l’élever à la dignité du concept, car, en soi, elle ne signifie rien. Une idée simple n’est qu’une image, la copie mentale d’une impression simple. L’idée de chaleur, dissociée de la représentation d’un corps chaud, ne signifie rien. Il est même impossible de la concevoir in abstracto. C’est dans sa nouvelle condition, c’est-à-dire dans son rapport au tout dont elle participe, que la perception atomique est désormais pourvue de sens. L’intégration des perceptions atomiques dans des collections est l’acte culturel grâce auquel l’inintelligible devient intelligible, l’insensé acquiert un sens. Je peux, par exemple, connaître une portion de l’étendue ; mais je ne peux pas connaître individuellement les points physiques qui la constituent. Chacun de ces petits points, pris isolément, n’est rien d’autre qu’un point ; c’est un détail sans aucune signification. En géométrie, par exemple, il ne peut être pris conceptuellement en charge que s’il est associé à d’autres points.

En plus d’avoir une finalité théorique, la culture de l’imagination a une finalité d’ordre métaphysique.

 

III.2- La finalité métaphysique de la culture de

          l’imagination dans l’atomisme de Hume

 

            Comme il a été établi plus haut, l’atome-principe n’est que l’élément d’un détail empirique dépourvu des sens et à la merci du temps. D’où son caractère fluctuant et inconstant. En l’intégrant dans la collection, l’imagination le sort de l’actualité précaire et de l’instant chronologique éphémère pour lui donner une identité et une existence continue. L’intégration de la perception atomique dans la collection l’affranchit de la solitude qui la prédispose à la parade involontaire et à la dissipation nécessaire dans le temps. La collection à laquelle l’imagination la destine et la solidarité qu’elle entretient désormais avec les autres perceptions lui permettent d’éviter d’être réduite à un simple événement psychologique dont l’évanescence la priverait d’un contenu logique. Quelle peut bien être la signification et l’utilité de la perception d’un point coloré qui existe en retrait de solidarité avec les autres ?

Puisque l’atomique ou l’individuel n’a de sens et de contenu réel que dans une collection, on peut aussi donner à la culture de l’imagination une interprétation politique et économique.

 

IV- L’INTERPRÉTATION POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE DE LA

       CULTURE DE L’IMAGINATION DANS L’ATOMISME DE HUME

 

            La tendance qu’a l’imagination à associer les perceptions atomisées traduit, sur le plan psychologique, le destin politique de l’individu. Celui-ci est destiné à vivre avec les autres. Si ce destin n’est pas défini par la nature humaine, trop dominée, d’après Hume, par les préférences égoïstes du moi pour manifester une quelconque vocation politique, ce sont les limites mêmes de cette nature qui expliquent que l’individu doive s’associer aux autres. En effet, soutient Hume (1973 : 638-639),

 

« Les hommes sont naturellement égoïstes ou doués seulement d’une générosité limitée ; aussi ne sont-ils pas aisément amenés à accomplir dans l’intérêt d’étrangers, sauf s’ils envisagent en retour un avantage qu’ils n’auraient aucun espoir d’obtenir autrement que par cette action. Or, comme il arrive fréquemment que ces actions réciproques ne peuvent se terminer au même instant, il est nécessaire que l’une des parties se contente de demeurer dans l’incertitude et qu’elle dépende de la gratitude de l’autre pour recevoir de la bienveillance en retour. »

 

            Comment donc pouvoir à la fois tempérer les égoïsmes, rendre possible la réciprocité, stabiliser la possession et donner à chaque atome social le sens de la communauté, si ses préférences sympathiques sont naturellement déterminées par la partialité ?

            C’est paradoxalement cet égoïsme naturel de l’individu qui motive le « commerce humain »(Ibid. : 641), car, selon Hume, il m’amène à apprendre à « rendre service à autrui, sans lui porter une réelle tendresse ; car je prévois qu’il me rendra mon service dans l’attente d’un autre service du même genre, et pour maintenir la même réciprocité de bons offices avec moi ou avec les autres. En conséquence, une fois que je l’ai servi et qu’il est en possessi

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