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Ce blog comporte des articles scientifiques et des opinions sur le cours du monde.

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Exister au pluriel et dialoguer aver l'Autre: entre nécessité fatale et impératif éthique et politique

 

Commuication faite au colloque international de philosophie organisé à Kinshasa (17-19 décembre 2008) sur le thème: Culture du dialogue et passages des frontières.


 

INTRODUCTION

 

Il est question ici de penser les conditions de possibilité d’une culture du dialogue susceptible d’aider à la transformation d’une pluralité existentielle nécessaire, mais souvent chaotique, en une véritable communauté structurée autour des principes du dialogue, dans un monde régi par un mode de communication éthiquement déficitaire, parce qu’il est de plus en plus dominé non seulement par la logomachie des polémarques, caractérisée non seulement par l’exercice de l’art du pancrace verbal ou gestuel, mais aussi par des projets de guerre perpétuelle. Instrumentaliser le dialogue pour mettre un terme à la logique de l’imposition ou de l’injonction qui fonde les projets de guerres perpétuelles dans l’étau tragique desquels le monde risque d’être finalement coincé, apparaît comme un impératif éthique et politique majeur. La nécessité d’assumer cet impératif s’impose, car la certitude de la contre-productivité de la violence est telle que la nécessité fatale d’exister au pluriel commande au Même et à l’Autre de transcender leur différence et de débattre des problèmes d’un monde dont ils sont tous les autochtones, s’ils veulent éviter d’être pris dans la nasse mortelle des pièges d’une domination que même les maîtres actuels du logos et de l’ergon ne parviennent pas toujours à éviter. Comment donc substituer à l’ethos de la discorde et de la violence l’éthique du dialogue et de l’écoute ? tel est l’objet de cette réflexion philosophique.

 

DE LA CRISE DIALOGIQUE À SON ÉTIOLOGIE : LA DÉTERMINATION DES CAUSES DES DIFFICULTÉS RELATIONNELLES QUI EXISTENT ENTRE LE MÊME ET L’AUTRE

 

Déterminer la causalité de la crise dialogique qui sévit entre le Même et l’Autre, revient aussi à définir précisément les modalités et le sens du dialogue dans un monde dont l’espace-temps est si compressé que ses citoyens perdent de plus en plus l’art de dialoguer et d’écouter. Dans ce monde d’Héraclite où le Même n’a plus suffisamment de temps pour pouvoir déjà écouter son esprit et son corps, il devient de plus en plus difficile qu’il accorde un temps de dialogue et d’écoute à l’Autre. C’est effectivement cette crise du dialogue et de l’écoute qui fait le lit de la discorde, de la polémique, de la violence et même de la guerre.

Sans prétendre pouvoir dresser exhaustivement la liste des facteurs étiologiques de la crise du dialogue et de l’écoute qui sévit habituellement entre le Même et l’Autre, nous pensons que le fait, pour la conscience de soi et pour l’altérité de s’enfermer, par orgueil ou par méfiance, dans leurs ghettos psychologiques, afin d’éviter d’exposer leurs joies et leurs tourments, sous prétexte que ces vécus relèvent d’une propriété à l’accès de laquelle chacune est en droit d’interdire l’autre, établit entre elles une ligne de fracture qui n’est pas propice au dialogue. Le silence qui se développe entre des consciences ainsi monadisées, et dont chacune ne sort que par la menace, l’invective, l’injure, l’insulte ou l’imprécation, aggrave la crise du dialogue et de l’écoute dans un monde qui se structure pourtant suivant le modèle d’une micro-communauté villageoise. Lorsqu’il lui arrive d’écouter la voix de son propre moi, le Même se rend presque complètement sourd aux discours de l’Autre. Cela explique les différentes formes d’autisme qui se développent aujourd’hui non seulement entre les individus, mais aussi entre les communautés et les cultures : lorsqu’elles ne trouvent pas dans l’ethnocentrisme leur mode d’expression de prédilection, les cultures ne se rapportent habituellement que sur le mode d’un affrontement idéologique féroce. La différence qui devrait rendre le dialogue et l’écoute possibles devient plutôt un motif de détestation, de violence et de guerre.

Lorsqu’il arrive au Même et à l’Autre de détruire ces murs de silence et de nouer des échanges économiques, par-delà leur différence identitaire, ces sortes de dialogue n’arrivent pas à survivre durablement à la contradiction des appétits caractéristiques de l’éthique marchande qui les sous-tend. Quand les problèmes dont s’accompagnent de tels échanges ne sont pas simplement contre-productifs, ils sont soumis à la sanction du tribunal de Mars. C’est ainsi que le dialogue qu’on voulait établir par l’échange économique ou la négociation politique fait plutôt place à l’échange d’arguments meurtriers au moyen des grenades, des roquettes, des bombes ou des missiles.

Le fait pour le Même de se figurer incarner la valeur pendant qu’il assimile l’Autre au vecteur de l’erreur ou du mal, lorsqu’il n’assigne pas à la voix de l’altérité la fonction d’altérer ou d’étouffer la sienne, explique les multiples crises du dialogue qui sévissent dans un monde de plus en plus en proie à l’hostilité et à la violence. La politique des Axes qui en résulte, aggrave les ruptures relationnelles entre le Même et l’Autre. La crise du dialogue et de l’écoute se produit également lorsque la volonté exprimée par Même de subsumer l’Autre dans ses catégories culturelles, ne parvient pas à se traduire en acte. La résistance qu’oppose l’Autre aux normes d’une logique de l’identité conçues par le Même pour contenter son appétit de domination, est motivée par son refus de voir son identité disparaître dans les catégories culturelles de ce dernier. Ces crises dialogique et relationnelle sont lourdes de conséquences éthiques et politiques.

 


LES CONSÉQUENCES ÉTHIQUES ET POLITIQUES DES CRISES DIALOGIQUE ET RELATIONNELLE 

 

Entre la crise dialogique et la crise relationnelle, il existe une relation ambiguë : l’ambiguïté de cette relation tient au fait que la crise dialogique est en soi une crise relationnelle, bien que cette dernière puisse également passer soit pour la conséquence, soit pour la cause de la première. Ici, la cause et la conséquence sont si permutables qu’elles se confondent facilement.

Que la crise du dialogue soit la cause ou la conséquence de la crise relationnelle, il importe surtout de relever que le fait que l’une et l’autre de ces crises sévissent, par exemple, dans les rapports du Même à l’Autre au Myanmar, au Proche-Orient, en Afghanistan, dans le Caucase, en Irak, au Soudan, en Belgique, au Rwanda, dans les Balkans, en République Démocratique du Congo, etc., est assorti d’importantes conséquences éthiques et politiques, dont la principale est le blocage du vivre-ensemble.

L’une des conséquences de la crise dialogique et relationnelle qui sévit entre le Même et l’Autre est, par exemple, la phobie qu’éprouve le Même à l’égard de l’altérité. Une telle phobie se traduit par la construction des clôtures narcissiques autour de sa « mêmeté », afin d’éviter la prétendue pollution de son identité par une altérité préalablement diabolisée et dont la présence s’accompagnerait de pollution éthique et politique. La crise du dialogue et de l’écoute est aussi consécutive au blocage paradoxal de l’interculturalité dans un monde pourtant devenu un grand village, mais dont les habitants continuent d’affecter au repli identitaire l’intérêt qu’il ne devrait plus avoir. La babélisation de la communication, due à la crise du dialogue et de l’écoute aussi bien dans l’intersubjectivité, dans l’intercommunauté que dans les relations internationales, ne permet pas aux divers citoyens du monde de fédérer, suivant une approche synergétique, leurs volontés autour d’une action commune, à savoir la construction de la paix à travers une heureuse exploitation culturelle de la différence.

La tendance quasi irrépressible de chaque identité à affirmer le monisme de sa singularité culturelle et idéologique n’est pas propice au dialogue ; elle est même conflictogène en soi. En effet, dans l’actuelle globalisation de la logique agonistique fort remarquable à travers la bellicité générale qui se vérifie quotidiennement soit dans l’intersubjectivité tumultueuse des couples, des parents ou des voisins, soit dans l’intercommunauté critique des groupes ethno-identitaires, soit dans les rapports problématiques que les peuples et les États entretiennent, la crise du dialogue et de l’écoute à la faveur de laquelle prospère l’ethos de la discorde, de la violence ou de la guerre, fait non seulement le lit de la peur de l’homme envers son semblable, mais aussi de la peur du monde.

La violence sur le mode de laquelle s’affrontent les différents monologues dans les forums internationaux, s’explique par la crise du dialogue et de l’écoute qui sévit considérablement dans le monde. Trop sujets à la passion de dominer et de gagner pour pouvoir dialoguer et s’écouter, les citoyens du monde sont si égocentrés qu’ils ne parviennent plus à nouer des rapports de communication propices à la construction d’un vivre-ensemble juste et pacifique. Faute de savoir « vivre au pluriel », ils ne se rendent plus compte que le dialogue est non seulement un déplacement fort enrichissant du Même vers l’Autre, mais aussi un véritable placement humain dans l’Autre. Le capital de confiance qu’on place en l’Autre dans la relation d’interlocution qu’on noue avec lui est un acte d’humilité et de reconnaissance, car on ne dialogue avec autrui que parce qu’on est d’abord conscient de l’incomplétude de soi. Par ce fait, on reconnaît à son interlocuteur la possibilité de combler les lacunes de soi s’il collabore avec soi à la définition du sens éthique et politique d’un monde qui appartient à tous. Reconnaître l’Autre à travers le dialogue, ce n’est pas seulement reconnaître que sa présence est nécessaire ; c’est devoir surtout l’admettre comme partenaire existentiel avec lequel on doit inévitablement collaborer à la définition du sens humain d’une vie à la protection de la somptuosité de laquelle autrui ne peut jamais être de trop. Le refus exprimé par le Même de reconnaître l’Autre comme co-gestionnaire d’un monde partageable ou comme partenaire devant collaborer à la protection de l’humanité de l’homme dans le temps et dans l’espace, figure parmi les principaux facteurs étiologiques de la crise du dialogue et de l’écoute qui est à l’origine des drames et des tragédies de l’histoire.

LA PROMOTION DE L’ÉTHIQUE DU DIALOGUE ET DE L’ÉCOUTE : LES CONDITIONS DE POSSIBILITÉ D’UNE PRAGMATIQUE RELATIONNELLE À L’ÉCHELLE GLOBALE

 

Promouvoir l’éthique du dialogue et de l’écoute dans le village global exige (peut-être) que nous nous réappropriions les principes qui régissent l’éthique platonicienne de la discussion qui est effectivement exclusive de la dispute dans laquelle on instrumentalise habituellement l’éristique et la chicane pour avoir raison même quand on n’est pas dans le vrai.

La pragmatique relationnelle dont il est question ici consiste d’abord à protéger l’art de la discussion contre sa perversion par la polémique ou la dispute dans laquelle on ne fait l’économie d’aucune sorte d’argutie pour réduire autrui au silence. Il s’agit donc précisément d’empêcher la discussion de dériver dans la polémique. En effet, comme le relève Platon au Livre V de La République, la perversion de la discussion par la dispute est due à l’ignorance de l’art de discuter. Bien de gens, affirme ce philosophe, « se figurent qu’ils discutent, alors qu’ils ne font que chicaner, et cela, parce qu’ils sont incapables d’étudier une question en la divisant selon les genres et qu’ils ne s’attachent qu’aux mots dans leur effort à contredire l’interlocuteur : leur procédé n’est que chicane, et non pas discussion. »

Ce qui distingue fondamentalement la discussion de la  dispute, c’est que la première a des modalités de production propres. C’est pour cela que son art se fonde sur le respect de la dignité de l’Autre. Bien plus, elle joue un jeu de langage dont la principale téléologie est le dépassement du dissensus par la construction d’un consensus. Par contre, la dispute vise essentiellement la domination de celui qui aura humilié et réduit autrui au silence. Avoir raison sans être dans le vrai ou laisser le vrai à l’abandon lorsqu’on le juge inefficace dans l’élaboration des stratégies de domination, telle est la téléologie de la dispute ou de la polémique.

Promouvoir l’éthique du dialogue et de l’écoute nécessite donc que des problèmes de pertinence (la nécessité de promouvoir la culture d’un dialogue authentique), de méthode (la définition des modalités pratiques d’un véritable dialogue), de référence (l’objet du dialogue) et de sens (la qualité des valeurs dont il est effectivement porteur) soient convenablement résolus si nous voulons nous assurer que le dialogue à promouvoir ne produira pas un effet relationnel pervers.

Nous pensons que c’est en ayant le courage et la tolérance d’ouvrir le logos à d’autres logoï, en créant et en multipliant les possibilités de dialogue et non les occasions d’affrontement où Logos et Polemos s’associent nécessairement pour contenter les appétits des polémarques, que nous pouvons nous réapproprier un monde évidemment en dérive. C’est par le dialogue et l’écoute qu’on peut tisser solidement et durablement la trame d’un tissu social considérablement éprouvé par les ruptures de colloque qui sont la conséquence de la culture du monologue. Si, suivant cette approche tissulaire, la trame sociale à construire s’effiloche souvent de manière à compliquer davantage la construction d’un Nous de synthèse, c’est parce que les individus, les peuples et les États du monde ne parviennent pas encore à corriger la crise du dialogue et de l’écoute qui sévit dans le monde. C’est l’importance de cette crise qui compromet la gestion de la question du nucléaire et celle des ressources communes ; elle fait peser une lourde hypothèque sur la paix et sur l’éthique prospective chargée d’heureuses promesses d’humanité.

Instaurer, par le dialogue et l’écoute, une communauté du Nous construite par le Même et l’Autre, l’Identique et le Différent, en dépit de leur hétérogénéité, est le gage de l’harmonie globale. C’est par le dialogue et l’écoute que le Même et l’Autre peuvent collaborer, avec bonheur, à la résolution des contradictions sur le mode desquelles ils se rapportent idéologiquement, car « dans l’expérience du dialogue, affirme Maurice Merleau-Ponty, il se constitue entre autrui et moi un terrain commun, ma pensée et la sienne ne font qu’un seul tissu, mes propos et ceux de l’interlocuteur sont appelés par l’état de la discussion, ils s’insèrent dans une opération commune dont aucun de nous n’est le créateur. Il y a là un être à deux, et autrui n’est plus ici pour moi un simple comportement dans mon champ transcendantal, ni d’ailleurs moi dans le sien, nous sommes l’un pour l’autre collaborateurs dans une réciprocité parfaite, nos perspectives glissent l’une dans l’autre, nous coexistons à travers un même monde. »

 

CONCLUSION

 

Si le monde est considérablement en demande de dialogue et d’écoute, c’est parce qu’il est encore dominé par des modes de communication défectueux à la faveur desquels ont pu s’édifier des murs de silence et de mésentente entre les individus, les peuples et les Etats. Par sa philosophie de l’échange culturel, à travers « le rendez-vous du donné et du recevoir » et dont la perspective la réalisation d’une « civilisation de l’universel », Léopold Sédar Senghor promeut une le dialogue interculturel sans lequel le Même et l’Autre ne peuvent s’accorder le moindre rendez-vous ni contracter une relation de don et de contre-don culturel. Il en est de même de l’approche prospectiviste et altermondialisante de Roger Garaudy. Pour ce philosophe, il n’est pas possible de réaliser, en marge du dialogue, le « projet espérance » qui consiste à « créer un tissu social nouveau » et à « réaliser un autre monde ». Si la définition des conditions transcendantales du dialogue s’inscrit dans une philosophie de l’échange qui s’est considérablement structurée, dans l’histoire des idées, autour de la question du langage, elle relève surtout d’un impératif éthique et politique majeur dont l’assomption incombe au Même et à l’Autre qui doivent fonder leurs rapports sur le principe d’interlocution. Étant donné que le dialogue est le mode de communication qui convient parfaitement à la planétarisation des échanges dont la mondialisation est aujourd’hui assortie, il importe donc de le promouvoir dans un monde où les problèmes liés à la gestion de la différence et de la pluralité existentielle se posent avec acuité. La pragmatique relationnelle susceptible de traduire en acte cette éthique du dialogue et de l’écoute, consiste à désenclaver les locuteurs, en les sortant des ghettos culturels et idéologiques dans lesquels ils se plaisent à s’enfermer. La sortie des ghettos dans lesquels s’enferment habituellement le Même et l’Autre ne peut s’opérer que si on évite la simple juxtaposition ou l’entassement incohérent et quasi monstrueux des différences qui ne se rapporteraient, dans ce cas, que pour s’invectiver, se quereller, se disputer, se proférer des imprécations, se violenter ou se faire la guerre. Le dialogue est le seul cadre d’échanges humains de subjectivités tramées de vécus que le Même peut rendre à la fois intelligibles et partageables en les ex-posant à l’Autre.

Pr. Lucien AYISSI

Université de Yaoundé 1 (Cameroun)

 

 

- F. Constant, Le Multiculturalisme, Paris, Flammarion, Collection « Dominos », 2000, pp. 88-89.

- Platon, La République, Livre V, 453d-454c.

- R. Garaudy, Pour un dialogue des civilisations. L’Occident est un accident, Paris, Denoël, Collection « Coudées Franches », 1997, pp.7-13.

- M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, Collection « Bibliothèque des idées », 1947, p. 407.

- R. Garaudy, op. cit., pp. 8-9.

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