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Ce blog comporte des articles scientifiques et des opinions sur le cours du monde.

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Le paradigme de la chèvre dans la corruption qui sévit dans la gouvernance camerounaise

LE PARADIGME DE LA CHÈVRE DANS LA CORRUPTION QUI SÉVIT DANS LA GOUVERNANCE CAMEROUNAISE

Exposé fait à la quinzième conférence annuelle de l'Association Panafricaine de l'Anthropologie (APA). Yaoundé, Cameroun du 8 au 12 août 2005

Sous-thème n° 8: Corruption: les malheureux canaux de la répartition

Résumé

Cette communication se structure conceptuellement autour du principe de vénalité qui tend de plus en plus à régir la gouvernance camerounaise en particulier, et celle de l’Afrique en général. Transmuée en surface de prédation, lorsqu’elle n’est pas simplement assimilée à un pré que chacun peut tondre suivant la largeur de sa langue et la longueur de sa corde, la gouvernance camerounaise ou africaine est généralement le lieu d’affrontements plus ou moins féroces d’appétits souvent si contradictoires qu’ils n’arrivent pas à se fédérer autour de l’idéal d’un vivre-ensemble à la fois juste et pacifique. Si la précarité explique le fait que la dynamique de la gouvernance camerounaise ou africaine dévie habituellement sa trajectoire éthique et politique, à cause de la corruption à laquelle elle prédispose tous ceux qui n’arrivent pas à déférer efficacement aux multiples sollicitations intempestives de leur vie, elle ne rend pas, à suffisance, compte du phénomène de la corruption qui trouve dans la crise de la justice sociale et le déficit du sens de la chose publique et de l’État, son terreau fertile. Comment rationaliser la gouvernance camerounaise ou africaine de manière à la libérer de l’emprise du principe de vénalité dont l’adage populaire : « la chèvre broute là où elle est attachée », est la formulation la plus prosaïque ? tel est l’objectif éthique et politique de cette analyse.

Mots-clés : corruption, gouvernance, éthique, politique, paradigme, vivre-ensemble, principe de vénalité.

INTRODUCTION

C’est un fait que la gouvernance camerounaise est de plus en plus en demande d’éthique, dominée qu’elle est par la corruption. Le service y existe souvent dans la confusion, puisqu’il est souvent assimilé à une marchandise à vendre, ceci dans l’oubli des exigences d’ordre déontologique ou des impératifs relevant de l’éthique professionnelle. Dans certains services de l’administration camerounaise, le phénomène de la corruption prend une ampleur telle qu’il passe pour une pratique normale compte tenu de l’importance de sa fréquence, remettant ainsi en cause la fonction du service public telle que cette notion est conceptuellement associée à celle de la gratuité des prestations que sollicitent les usagers. Lorsqu’on s’interroge sur les causes de l’impasse que certains agents des services publics font cyniquement sur le bien public et sur la fonction publique du service à prêter ou à louer, on se rend compte que leur comportement est régi par le principe de vénalité qu’on traduit habituellement par l’adage selon lequel « la chèvre broute là où elle est attachée ». Le constat du déficit d’éthique dû à la corruption et les risques de blocage que ce phénomène fait courir à la gouvernance camerounaise ou africaine, imposent des réponses éthiques et politiques appropriées au problème relatif à la réalisation d’un vivre-ensemble juste et pacifique.

Avant donc de proposer les solutions se rapportant au problème de la corruption qui affecte pathologiquement la gouvernance camerounaise, il convient d’analyser d’abord les causes de la corruption ambiante, d’en déterminer les conséquences afin de proposer des solutions qui sont susceptibles d’en réduire l’importance, à défaut de l’éradiquer systématiquement.

LES CAUSES DE LA CORRUPTION QUI SÉVIT DANS LA GOUVERNANCE CAMEROUNAISE OU LE POURQUOI DU PARADIGME DE LA CHÈVRE

            Si l’inventaire des causes de la corruption qui sévit dans la gouvernance camerounaise ne peut pas être exhaustivement effectué, on peut cependant classer ces causes en quatre catégories. Il s’agit des causes d’ordre socio-polique, des causes d’ordre psychologique, économique et moral.

Les causes d’ordre socio-politique

La vision globale que la société camerounaise a désormais de l’homme et de sa valeur peut expliquer la tendance des Camerounais à soumettre le service public au principe de vénalité. En effet, dans une société et dans un État où la condition historique de soi est l’indice de perception du statut ontologique de soi, dans l’oubli du principe selon lequel la personne n’a pas une valeur vénale ou « un prix marchand » (Kant, 1973 : 160) parce qu’elle a une dignité intrinsèque, les citoyens sont prédisposés à la corruption. Ainsi, dans la recherche de ce qui assure à soi une visibilité sociale et une lisibilité historique, on recourt à la corruption. Les salariés insuffisamment rémunérés tirent alors prétexte de la modicité de leur rétribution pour pratiquer ce qu’on appelle « la corruption vitale » ou défensive. Ce type de corruption est ainsi désigné dans la mesure où, tout en obviant à la modicité des salaires, elle permet également aux gagne-petit d’aspirer à l’existence dans un contexte sociologique où l’humanité et la dignité du pauvre sont nécessairement au degré zéro. Mais, si les gagne-petit peuvent alléguer que la corruption est une stratégie vitale d’auto-conservation – parce qu’elle leur permet, à défaut d’exister vraiment, de persévérer tant bien que mal dans leur être –, les riches, c’est-à-dire ceux dont l’existence n’est pas menacée par la pression des impératifs historiques, y recourent aussi soit pour capitaliser absolument la puissance de manière à exister au superlatif absolu, soit pour se mettre résolument à l’abri des infortunes d’une histoire si fluctuante qu’elle pourrait, dans un futur proche ou lointain, les amener à basculer dans la démographie des pauvres.

La principale cause politique de la tendance à la corruption, telle qu’on la remarque dans la gouvernance camerounaise à travers le paradigme de la chèvre, c’est le déficit du sens de l’État. Conçu comme un être vis-à-vis duquel on peut se rapporter sur le mode de la prédation, l’État est pour certains Camerounais l’être dont il faut s’approprier la substance. C’est ainsi qu’au lieu de gérer les biens de l’État suivant les normes déontologiques ou selon les impératifs de l’éthique professionnelle et en vue de l’intérêt général, ils soumettent l’État au principe de subtilisation, lorsqu’ils commuent les biens publics en biens privés. Cela est fort vérifiable à travers la psychologie de convives dont font généralement preuve ceux qui sont appelés à animer la gouvernance camerounaise. Persuadés, comme le relève Hubert Mono Ndjana (1984-1985), qu’ils ont été effectivement conviés à prendre part à un banquet politique généreusement organisé par un État dont les ressources sont supposées inépuisables, ou que les nominations sont des occasions d’accéder aux surfaces de prédation politique, des citoyens camerounais donnent alors dans la manducation suivant l’ampleur de leur appétit ou de leur avidité.

Pour une bonne lecture de la causalité de la corruption qui sévit dans la gouvernance camerounaise, il convient de prendre en compte les facteurs d’ordre psychologique.

Les causes d’ordre psychologique

La corruption peut aussi s’expliquer par la difficulté que la volonté des citoyens camerounais éprouve à intérioriser la loi morale et les principes déontologiques en vigueur. Prenant l’intérêt général pour un simple concept nominal, puisqu’ils estiment qu’il ne parviendra jamais à intégrer le leur, les citoyens camerounais qui ont le sentiment d’être victimes d’une injustice sociale, ont tendance à se rapporter à l’État et au bien public sur le mode de la subtilisation ou de la prédation. Ils sont alors enclins à prendre les charges publiques qui leur incombent dans l’animation de la gouvernance camerounaise pour des surfaces de prédation. Ils se persuadent, par conséquent, qu’ils ont le devoir d’actionner les leviers de telles surfaces de prédation selon leurs préférences sympathiques dont la partialité subordonne inévitablement leur agir à une finalité de nature égocentrique, familiale, sectaire ou tribale. La tendance à enfermer, au risque de l’étouffer, la gouvernance camerounaise dans une particule politique dont l’horizon est la partialité, est due à la corruption qui l’affecte pathologiquement. Lorsqu’il ne s’agit pas de cela, le faible encadrement de la volonté des citoyens par une éducation dont la pauvreté morale est telle qu’elle ne parvient pas à les doter du souci des autres, du sens de la communauté et de l’État, peut aussi permettre de comprendre la psychologie caprine qu’ils manifestent à l’égard de la gouvernance qu’ils prennent pour un véritable pré dont ils croient devoir tondre l’herbe suivant la largeur de leur langue ou la longueur de leur corde, en vertu du fameux principe selon lequel « la chèvre broute là où elle est attachée ». Quand nos instincts s’imposent, comme le soutient Platon (1977 : 278), à la partie rationnelle de notre âme, celle-ci devient si cynique qu’elle est « détachée et débarrassée de toute pudeur et de toute raison », au point « qu’elle n’hésite pas à essayer en pensée de violer sa mère ou tout autre, quel qu’il soit, homme ou dieu, animal ; il n’est ni meurtre dont elle ne se souille, ni aliment dont elle s’abstienne ; bref, il n’est pas de folie ni d’impudeur qu’elle s’interdise ». Grand est, dans ce cas, le risque d’adopter une réaction œdipienne à l’égard d’un État que nous jugeons castrateur parce qu’il ne donne pas à notre conatus les meilleures garanties d’expression historique. Cela est souvent remarquable lorsqu’une volonté a le sentiment d’étouffer sous l’effet des contraintes juridiques et éthiques qui ne lui apportent pas des réponses appropriées à ses problèmes existentiels dans un contexte socio-politique où le statut anthropologique de soi est fonction de la puissance de soi.

Pour une meilleure intelligibilité de la corruption qui sévit dans la gouvernance camerounaise, il faut ajouter aux causes d’ordre socio-politique et psychologique, les causes d’ordre économique et moral.

Les causes d’ordre économique et moral 

Bien qu’elle ne suffise pas à expliquer toutes les formes de corruption, la pauvreté matérielle est un important facteur étiologique de la corruption. Elle cultive et entretient chez les citoyens camerounais indigents l’angoisse existentielle, la peur des lendemains incertains et la phobie du marché. C’est pour cela qu’ils ne peuvent se rapporter aux problèmes relatifs à la nutrition, à la santé, à l’habillement et au logement que sur le mode de l’inquiétude ou de l’anxiété continues. Moralement fragilisés par la pénurie, les pauvres sont alors prédisposées à la corruption, car, comme le note Georges Bastide (1961 : 578), « au-dessous d’un certain seuil dans la privation, la volonté n’a plus ordinairement le ressort nécessaire pour transformer les obstacles vitaux en tremplins moraux. Ce seuil au-dessous duquel il n’y a que les saints qui puissent résister à la déchéance morale, est celui qui sépare la pauvreté encore décente de la monstrueuse misère. » Grande est donc la propension de ceux qui ploient sous le poids de la pauvreté à faire l’impasse sur les impératifs déontologiques ou éthiques et à donner dans la pratique de la corruption, car les problèmes économiques dont ils ne sauraient différer la résolution, les amènent à sacrifier cyniquement l’intérêt général, la rectitude civique et morale à l’autel de la survie. Les situations de pénurie sont moralement si délétères qu’elles motivent les pauvres à prendre, par exemple, l’impératif catégorique kantien pour un principe de luxe.

Toutes ces causalités se rejoignent finalement lorsque les conditions sociologiques, politiques, économiques, morales et psychologiques sont telles que la chèvre qui broute là où elle est attachée devienne le paradigme éthique du citoyen qui tient à résoudre ses problèmes existentiels, dût-il le faire au préjudice de l’intérêt général, au mépris de l’État ou dans l’oubli des impératifs liés au vivre-ensemble.

Les conséquences politiques et économiques dont le paradigme de la chèvre est assorti sont telles qu’il nous importe de les analyser avant d’envisager les solutions pouvant restreindre l’ampleur de ce phénomène dans le cas particulier de la gouvernance camerounaise et dans celui de la gouvernance africaine en général.

LES CONSÉQUENCES DU PARADIGME DE LA CHÈVRE DANS LA GOUVERNANCE CAMEROUNAISE

Dans cette interprétation « paradigmologique » de type sémiotique, où il est permis de relever que la chèvre cristallise la manducation tandis que l’État est conçu comme un simple pâturage économique, il apparaît qu’une gouvernance corrompue est celle où les intérêts personnels ou privés mènent constamment des croisades féroces contre l’intérêt général. La conséquence politique de cela est que l’État est considérablement émasculé par ceux qui relativisent son caractère absolu en le vidant de sa substance économique. Privé de ce qui lui assure sa transcendance et sa majesté politiques, l’État camerounais n’a, par exemple, plus la possibilité d’assumer efficacement ses principaux devoirs régaliens. N’ayant plus le monopole de la violence physique et légitime, il ne parvient plus à réprimer, avec bonheur, la criminalité que l’industrie de la corruption a fait naître en son sein. L’incidence économique néfaste d’une telle situation est alors à la mesure de l’ampleur de l’insécurité que les délinquants économiques suscitent et répandent dans la cité. Affaibli qu’il est, par la corruption, l’État camerounais apparaît comme un édifice institutionnel vermoulu dont la déliquescence politique est assurée, si une thérapie appropriée n’est pas envisagée pour soigner sa gouvernance. À terme, le vivre-ensemble des Camerounais est compromis et leur avenir obturé, car la lourde hypothèque que la corruption fait peser sur leur citoyenneté, en aliénant, notamment, les principes devant la régir dans la perspective de la justice et de la paix, prédispose la société camerounaise au chaos, car la paix ne peut pas être garantie dans un contexte de corruption endémique parce que la maxime de la corruption n’est jamais universalisable. Celui qui accède à la jouissance paisible des dividendes de la corruption perd tout à fait cette quiétude lorsqu’il en devient lui-même la victime, puisqu’il ne peut pas accepter qu’on lui fasse subir le traitement qu’il inflige pourtant aux autres. Par conséquent, une pratique dont la maxime n’est pas permutable, est un facteur de disharmonie sociale et de troubles politiques. La corruption dont la gouvernance camerounaise est considérablement malade est économiquement paralysante parce qu’elle crée un foisement de réglementations tacites ou sous-entendues, lorsqu’elle ne complique pas tout simplement les procédures formelles de l’État par l’imposition des procédures informelles dont les règles varient soit suivant les intérêts dont la diaspora et la contradiction sont avérées, soit selon l’élasticité de l’appétit de ceux qui ont le devoir d’assurer la dynamique de la gouvernance, ou en fonction de l’importance du pouvoir discrétionnaire des décideurs corrompus.

La corruption qui sévit dans la gouvernance camerounaise appauvrit considérablement l’État camerounais et entrave son développement parce qu’elle distrait ses énergies économiques et financières de l’intérêt général, leur objectif politique cible. Étant donné qu’elle a la magie de transformer les corrompus et les corrupteurs en héros, les gagne-petit en richissimes, les surdoués en vauriens, le normal en pathologique, les crétins en hommes de génie, les valeurs esthétiques et épistémologiques en valeurs marchandes, la corruption fausse, par les contradictions qu’elle suscite et les confusions qu’elle cultive et entretient dans la gestion des ressources humaines, le bon investissement des celles-ci dans les projets de développement.

Ces conséquences prouvent, à suffisance, la dangerosité de la corruption et le drame d’une gouvernance dans laquelle elle prospère dans l’indifférence manifeste ou dans la connivence évidente des pouvoirs publics qui lui assignent une fonctionnalité sociale et politique. L’État qui la tolère sous prétexte qu’elle est un facteur de mobilité sociale, se saborde politiquement. Le danger qu’elle comporte pour l’ordre humain qu’elle menace de transformer un ordre zoologique, traduit la nécessité de formuler des solutions susceptibles de la contenir dans des proportions raisonnables, afin que l’aspiration, par exemple, des citoyens camerounais à un vivre-ensemble juste et pacifique ne soit pas compromise par le paradigme de la chèvre. L’impact anthropique du paradigme caprin sur la gouvernance camerounaise impose qu’on procède à son dépassement, eu égard aux multiples problèmes politiques, économiques et éthiques qu’il pose. L’éthique de la chèvre, dans la mesure où elle motive la manducation anarchique dans un État qu’elle réduit à la proportion congrue d’un pré devant tout simplement être tondu, doit être vigoureusement combattue en vue de la promotion d’une éthique républicaine fondée sur des valeurs telles que le respect de la chose publique, le souci des autres, le sens de la communauté et de l’État.

 

DU PARADIGME DE LA CHÈVRE AU PARADIGME RÉPUBLICAIN : L’INTÉRÊT ÉTHIQUE ET POLITIQUE D’UNE MUTATION À OPÉRER DANS LA GOUVERNANCE CAMEROUNAISE

Il est très aberrant de rechercher dans le mode de vie zoologique, notamment dans la psychologie caprine, le modèle de comportement citoyen et humain à reproduire dans l’ordre du vivre-ensemble. Le principe selon lequel « la chèvre qui broute là où elle est attachée » ne doit pas éthiquement inspirer l’homme dont la dignité est telle qu’il doit plutôt réprimer la dimension zoologique ou archaïque de sa psychologie, s’il veut donner à sa citoyenneté et à son humanité les chances de s’actualiser socialement. Cela n’est possible que s’il se résout à renoncer à l’éthique problématique de la chèvre par le respect des formes de régulation sociale que sont le droit, la déontologie et l’éthique, et sans lesquelles la société est condamnée à se dissoudre.

Ceux qui fondent leur gestion des affaires publiques sur le fallacieux principe en vertu duquel « la chèvre broute là où elle est attachée », se gardent de citer entièrement cet adage. Ils érigent improprement – dans le passage subreptice qu’ils effectuent entre le descriptif et le prescriptif – la formulation d’un fait observable dont la récurrence est fort remarquable dans la gouvernance camerounaise, à la dignité d’une norme éthique de comportement professionnel à respecter. En réalité, il n’est pas dit que la chèvre doit brouter là où elle est attachée, ni qu’elle doit se détacher pour étendre son pâturage afin qu’il corresponde à la taille de son appétit élastique. Il est précisément dit que « la chèvre broute là où elle est attachée, et c’est également là qu’elle se fait mortellement mordre par le serpent ». Formulée correctement, cet adage qu’on cite en légitimation de la tendance à la vénalité, délégitime plutôt l’ethos de la manducation de tous ceux qui estiment devoir nécessairement tirer un profit personnel de leur situation administrative ou politique, en transformant, par exemple, le service public en un marché et le bien public en une possession privée.

C’est principalement par ce que Platon (1950 : 376) appelle dans Le Politique «  l’art de « policer » les États » que le paradigme de la chèvre peut être aboli, sinon affaibli dans la gouvernance camerounaise. Cet art que Platon considère comme « l’art politique » par excellence, relève non seulement de la bonne gestion du nomos juridique, mais aussi et surtout celle du nomos devant réguler l’éthique individuelle et collective de manière à donner à la physis de chaque citoyen, telle que celle-ci est constituée d’appétits égoïstes ayant tendance à s’exprimer de façon « hybrique » ou démesurée, le contenu d’un ethos véritablement humain, parce que fondé sur le souci des autres, le sens de la communauté et de l’État. Pour bien « policer » l’État camerounais, il convient donc de conformer, au moyen d’une pédagogie citoyenne, la physis de chaque Camerounais aux exigences du vivre-ensemble. Seule l’éthique républicaine ou l’éthique de la bonne gouvernance peut rendre possible un vivre-ensemble juste et pacifique. En tant que membre de la polis-cité, l’individu est tenu d’avoir un comportement citoyen, c’est-à-dire celui qui est sous-tendu par le sens des autres, le respect du bien public et de l’État. La commutation du bien public en bien personnel ou l’expression de la volonté de se rendre comme maître et possesseur de l’État par la capture égoïste de ses ressources sont aberrantes. Elles se fondent sur une malheureuse confusion de rôles et sur l’ignorance de la notion même de service public. Le serviteur du public en est l’esclave et non le maître. Au lieu donc d’assumer sa noble servitude qui consiste à servir régulièrement ses concitoyens, l’agent des services publics croit que son devoir consiste plutôt à contenter ses appétits particuliers en infligeant des sévices psychologiques aux usagers ou en siphonnant, à son compte personnel, le trésor public.

Former les citoyens aux bonnes mœurs professionnelles pour que le service à rendre ou à prêter ne soit pas commué en marchandise à vendre ou à acheter, telle est la fonction qui revient à la pédagogie citoyenne, celle dont le but est de cultiver dans les mentalités individuelles et collectives le sens de l’éthique républicaine. Avoir le sens d’une telle éthique, ou devoir la préférer à celle de « la chèvre qui broute là où elle est attachée », revient à savoir que l’État est une res publica dont la publicité et la transcendance ne doivent, en aucun cas, être aliénées, comme c’est souvent le cas dans la gouvernance camerounaise. L’État ne doit pas non plus se rapporter à la corruption par la connivence qui fait habituellement le lit de l’impunité. Pour l’État, prendre la corruption pour un allié politique, revient à se saborder inévitablement. L’expression de ce masochisme est politiquement suicidaire. L’histoire surabonde d’exemples suffisamment illustratifs.

Pour pouvoir réformer efficacement les mentalités au moyen de la pédagogie citoyenne, dans le cas spécifique de la gouvernance camerounaise, il faut bien resituer l’homme au centre même de l’État, en rappelant et en insistant que son humanité n’est pas fonction de l’avoir, bien qu’il faille reconnaître qu’il lui est nécessaire de disposer d’au moins du minimum vital pour qu’il puisse actualiser sa citoyenneté et son humanité (Njoh-Mouelle, 1998 : 12). En cultivant dans l’esprit des citoyens camerounais l’idée que l’homme ne vaut pas par ce qu’il a, mais parce qu’il est par nature une personne, ou parce qu’il est, suivant les termes de Kant (1973 : 161), l’« objet d’un respect immédiat », on peut réduire la ruée des Camerounais vers la corruption. Il faut aussi que le principe d’isonomie existe effectivement : lorsque ceux qui s’enrichissent par la corruption donnent impunément en spectacle, avec d’ailleurs une arrogance jupitérienne, les dividendes de leurs crimes économiques, cela suscite la défection civique et morale des Camerounais intègres. Pour n’être pas les dupes de leur propre intégrité, ceux-ci s’attèlent, à leur tour, à exercer sur la gouvernance camerounaise une forte pression vénale avec un cynisme comparable à celui des enfants qui cherchent à tout prix à commettre le parricide parce qu’ils n’attendent plus rien d’un père tout à fait indigne.

L’État doit également réformer les incitations des citoyens de telle sorte qu’ils aient suffisamment de ressources psychologiques et morales pour réprimer la tendance à la corruption. Cela passe non seulement par la récompense de ceux qui font preuve de rectitude civique et morale, mais aussi et surtout par la revalorisation des rétributions des agents publics proportionnellement à leur niveau d’aspiration (Njoh-Mouelle, 1983 : 65), afin qu’ils ne soient pas enclins à chercher, au moyen d’une corruption palliative, vitale ou défensive, à obvier à la modicité de leur rémunération, dans l’espoir de donner à leur volonté d’exister un sens vraiment humain.

CONCLUSION

La corruption pose des problèmes d’ordre éthique et fait peser sur l’État camerounais ou africain de sérieuses menaces de dissolution. Pour cela, elle doit être considérée comme un problème de salubrité éthique et politique. Elle exige, par conséquent, des solutions pédagogiques et politiques appropriées à la réalisation d’un vivre-ensemble juste et pacifique, donc forcément exclusif de l’éthique de la chèvre dont la tendance à brouter là où elle est attachée est à la fois irrésistible et irrépressible. C’est pour toutes ces raisons que l’État camerounais ou africain doit figurer la lutte contre la corruption et la pauvreté matérielle et morale parmi ses principaux devoirs régaliens. Pour être davantage efficace, cette opération de salubrité éthique et politique doit être globale, afin que le paradigme de la chèvre ne compromette, par l’imposition de la nécessité de voir le monde à travers le prisme inhumain de la zoologie, la convivialité devant prévaloir entre les divers membres du « village planétaire ».

BIBLIOGRAPHIE

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