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PHILOSOPHIE AFRICAINE ET COMPLEXE DE CASTRATION Publié dans Relecture critique des origines de la philosophie et ses enjeux pour l’Afrique, Paris, Menaibuc, 2005, pp. 107-123.
Mots-clés : origine, lieu de genèse, matrice, paradigme grec, philosophie
négro-africaine, complexe de castration
Introduction
1-La thèse du monisme de l’origine hellénique de la philosophie et sa
justification théorique
Ce qui domine effectivement l’histoire de la philosophie, c’est la thèse du monisme de la matrice grecque de la philosophie. Le lieu de genèse de la philosophie serait exclusivement la Grèce de Thalès ou de Socrate. En faveur de cette thèse, il ne manque pas d’arguments : d’abord, ce n’est pas le fait d’un hasard si la philosophie est un terme d’origine grecque. Comme l’argument sémantique ne peut pas suffire à justifier la thèse de l’origine exclusivement hellénique de la philosophie, on le consolide généralement avec l’argument culturel : si le logos philosophique a pu naître et se développer en Grèce, c’est parce que celle-ci a pu, grâce aux divers éléments de son génie (Hegel, 1970 : 173), réunir, à un moment donné de l’histoire, les conditions de possibilité de l’activité philosophique. Le « miracle grec » réalisé grâce à la rationalité dont la culture hellénique passe pour être la première à assurer la promotion au sein du bassin méditerranéen et en Europe occidentale a, selon Jean Voilquin (1964 : 5),
« donné à l’esprit humain les cadres et les principes essentiels de son activité. Qu’il s’agisse de philosophie, d’histoire, de sciences ; qu’on envisage les arts différents et les genres littéraires, il a su tout régler et, renonçant à la connaissance purement empirique et pratique, remonter jusqu’aux sources universelles de tout savoir, se débarrasser de la tutelle dangereuse des magies et des religions, poser tous les problèmes sur le plan rationnel et ouvrir à la spéculation les voies dont, par la suite, elle ne devait pas s’écarter. »
Ces cadres rationnels qui ont rendu possible le « miracle grec », contrastent, d’après les partisans de la thèse de la mentalité mythique et prélogique des non-Européens, avec le primitivisme des peuples situés en dehors du lieu de genèse de la philosophie. Malgré ses rétractations tardives, Lucien Lévy-Brühl (1960 : 445) est parmi ceux qui ont le plus défendu la thèse de la prélogicité de la mentalité des ressortissants des « sociétés inférieures ». Selon lui, ces peuples n’ignorent pas seulement l’un des principes de la raison, à savoir le principe de contradiction ; ils sont même inaptes à raisonner « par concepts généraux abstraits »(Ibid. : 509). La différence qui existe entre la mentalité des Européens et celle des primitifs est si importante qu’on ne saurait, dans ce cas, envisager que la philosophie, fondée qu’elle est sur l’exigence de rationalité et de liberté de pensée, puisse s’originer d’une culture qui, parce que dominée par le mentalité magique, ne peut en garantir ni la naissance ni le développement conceptuel. Lévy-Brühl (op. cit. : 510-511) donne quelques illustrations de cette différence en ces termes :
« La mentalité primitive, comme la nôtre, s’inquiète des causes de ce qui arrive. Mais elle ne les cherche pas dans la même direction. Elle vit dans un monde où d’innombrables puissances occultes, partout présentes, sont toujours ou agissantes ou prêtes à agir. (…) Tout fait tant soit peu singulier est pris aussitôt pour une manifestation d’une ou plusieurs d’entre elles. La pluie survient-elle à un moment où les champs avaient grand besoin d’eau ? C’est que les ancêtres et les esprits du lieu sont satisfaits, et témoignent ainsi de leur bon vouloir. Si la sécheresse persistante brûle les récoltes et fait périr le bétail, peut-être un tabou a-t-il été violé ? ou bien un ancêtre se juge offensé, et il faut apaiser sa colère. De même, jamais une entreprise ne réussira sans le concours des puissances invisibles. »
Ensuite, tandis que l’esprit européen est soucieux d’identifier les lois qui régissent les phénomènes,
« l’attitude du primitif est tout autre. Il a peut-être remarqué les antécédents constants du fait qui l’intéresse, et, pour agir, il tient le plus grand compte de ces observations. Mais la cause réelle, il la cherchera toujours dans le monde des puissances invisibles, au delà de ce que nous appelons la nature, dans la « métaphysique » au sens littéral du mot. » (Ibid. : 512)
Si la thèse de la prélogicité de la mentalité du primitif ne subsiste pas, telle qu’elle, dans la philosophie européenne moderne, sa conséquence, c’est-à-dire l’exclusion des primitifs ou des non-Européens de l’activité philosophique est ratifiée par d’éminents historiens de la philosophie tels qu’Émile Bréhier, Charles Werner ou Bertrand Russell. Dans l’introduction à l’Histoire de la philosophie occidentale, Russell (1952 : 11) affirme avec beaucoup d’assurance que la philosophie, entendue comme l’art d’ « enseigner comment il faut vivre sans certitude et cependant sans être paralysé par l’hésitation (…) commença en Grèce dès le VIe siècle avant Jésus-Christ. » Des philosophes européens de renom comme Georges Gusdorf, Hegel ou Heidegger, que cite considérablement Marcien Towa (1981 : 12-19) dans l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, s’accordent également à soutenir la thèse de l’hellénicité ou de l’occidentalité exclusive de l’origine de la philosophie. Ainsi, si Gusdorf situe le berceau de la philosophie en Grèce parce qu’en dehors de celle-ci il n’y a de place que pour le mythe et le primitivisme, Hegel délimite, suivant le cycle du « soleil extérieur » ou « physique » et celui du « soleil intérieur de la conscience de soi », le cadre spatio-temporel de déploiement du logos philosophique et, par conséquent, de l’histoire universelle. D’après lui,
« L’histoire universelle va de l’Est à l’Ouest, car l’Europe est véritablement le terme, et l’Asie le commencement de cette histoire (…) quoique la terre forme une sphère, l’histoire cependant, ne décrit pas un cercle autour d’elle, elle a bien plutôt un Est déterminé et c’est l’Asie. Ici se lève le soleil extérieur, physique, et à l’Ouest, il se couche ; par contre, là se lève le soleil intérieur de la conscience de soi qui répand un éclat supérieur. » (Hegel, op. cit. : 82)
La délimitation hégélienne du théâtre de déploiement de l’histoire universelle correspond géographiquement à l’Occident. Heidegger dit presque la même chose en soutenant la thèse de l’hellénicité ontologique de la philosophie.
Retrouver donc les origines de la philosophie et de la science, serait, comme le pense Albert Rivaud (1929 : 16), découvrir en même temps celles de l’esprit occidental dont la Grèce antique est le seul lieu de genèse. C’est aussi reconnaître, par le fait même, la personnalité d’un tel esprit qui a, toujours d’après Rivaud (Ibid.), fait « brusquement » apparaître une rationalité philosophique et scientifique « déjà toute formée au VIe siècle » avant Jésus-Christ. Selon cet historien de la philosophie, la philosophie et la science, dont le génie grec assure la naissance et la promotion au VIe siècle avant notre ère, ne doivent rien aux « spéculations astronomiques et cosmogoniques de l’Égypte ancienne » parce qu’elles « n’ont rien à voir avec une science »(Ibid. : 17). Pour Jean-François Revel (1994 : 21), les débuts de la philosophie occidentale correspondent aux « débuts de la philosophie ». C’est ce qu’il établit au terme de son inventaire des divers centres d’intérêt et domaines des divers types de pensée et d’attitudes qui, chez les Milésiens de l’époque de Thalès, sont envisagés comme relevant de la philosophie.
La thèse du « miracle grec », telle qu’elle est habituellement soutenue par beaucoup d’historiens de la philosophie, exclut évidemment la possibilité que l’esprit grec ait pu bénéficier des emprunts culturels barbares. Même lorsque Gérard Legrand (1970 : 23) relève que le cadre historique et culturel grec qui a permis la naissance de la philosophie était caractérisé par l’influence culturelle des « peuples ‘‘asianiques’’ ouverts à l’influence de toute la moyenne Asie », ce qui est à la fois constant et dominant, c’est la conception de la naissance spontanée ou miraculeuse, au VIe siècle avant Jésus-Christ, de la philosophie en Grèce, et plus précisément sur les bords de la mer Égée. C’est pour cela que Gérard Legrand (op. cit. : 30) soutient également l’origine grecque de la philosophie lorsqu’il affirme qu’
« il n’y a aucune raison de suspecter la tradition, pour une fois unanime, qui fait de Thalès le premier philosophe, ou le fondateur de la philosophie (sans qu’on doive même se prononcer sur la portée de ces mots). Le peu qu’on « sait » (ou qu’on suppose) de la vie de Thalès remplit en tout cas les « conditions » sans lesquelles la connaissance historique se refuserait à lui accorder ce titre. »
La philosophie est d’origine grecque parce qu’en tout état de cause, la philosophie des Grecs est, toujours d’après Gérard Legrand (op. cit. : 11) la « première philosophie » qui se double bien d’une « philosophie première ». C’est donc à tort, ajoute cet historien de la philosophie, que
« les anciens ouvrages d’éducation parlaient de la philosophie des Hébreux, des Perses, des Chinois et même des Druides, car il ne s’agit jamais que de maximes de morale et de politique, plus ou moins étroitement unies à des conceptions religieuses ou à des abstractions formalistes. En laissant de côté la Kabbale, qui n’a pu se développer qu’après la philosophie païenne et la révolution chrétienne, la seule exception serait l’Inde, s’il était réellement prouvé que des philosophes y ont réellement vécu et enseigné avant qu’elle connût les Grecs. Mais c’est extrêmement douteux, même si une tendance à la philosophie chez les Indiens, avant le bouddhisme, est indéniable. »(Ibid. : 11)
Il suit de tout ce qui précède que philosopher, c’est perpétuer une tradition intellectuelle inaugurée en Grèce ; c’est, comme le dit Fabien Eboussi Boulaga (1997 : 119), conserver « les acquêts des Grecs », poursuivre « l’histoire que ces derniers ont inaugurée, celle de la science, du « savoir », celle du questionnement de l’être, celle de la pensée du principe et par principe. »
Mais, comment pouvoir le faire aujourd’hui en Afrique, sans se contenter d’ « helléniser » ou de « socratiser », si « les acquêts » à conserver et « l’histoire » à poursuivre sont essentiellement grecs ? Autrement dit, si le génie de Socrate, comme l’affirme encore Eboussi Boulaga (op. cit. : 118), « s’apparente au génie du lieu et de la langue », est-il envisageable de philosopher en dehors de la Grèce ou de l’Occident, terre natale de la philosophie, sans que l’activité philosophique inaugurée par Thalès ou par Socrate soit condamnée à perdre son sens ou à n’être que l’ « imitation du mode de vie hellénique » ?
La thèse de l’origine exclusivement grecque de la philosophie, tout comme celle qui affirme l’hellénicité ou l’occidentalité naturelle de cette discipline, permet logiquement d’établir une relation d’équivalence entre philosopher et « helléniser ». Mais de quelle pertinence philosophique peut être ce rapport d’équivalence logique si l’entreprise d’hellénisation est assortie d’aliénation ou lorsqu’on sait que beaucoup de partisans de la thèse de l’origine grecque de la philosophie tirent prétexte de l’hellénicité proclamée ou avérée de l’origine de cette discipline pour conclure, même par subreption, à son occidentalité essentielle ? Comment pouvoir leur accorder la thèse de l’origine exclusivement grecque de la philosophie quand on connaît bien ses corollaires idéologiques ?
Si on en juge par sa récurrence dans l’histoire des idées, on peut supposer que la question liée aux origines de la philosophie n’est pas un pseudo-problème. Mais, c’est l’hellénisation absolue de cette origine qui pose, entre autres problèmes, celui de sa visée ou de sa finalité. Que peuvent bien avoir en vue tous ceux qui soutiennent, parfois de façon fastidieuse, la thèse de l’origine grecque, donc occidentale de la philosophie ? Que peut bien viser la volonté exprimée par ces penseurs de dresser, pour la philosophie, un acte d’état civil à la fois complet et précis, celui qui comporte justement une date (le VIe siècle avant Jésus-Christ), un lieu de naissance (la Grèce de Thalès ou de Socrate) et une paternité (l’Occident) ?
Ces questions comportent déjà en elles-mêmes un début de réponse, puisqu’elles laissent subodorer que l’épistémologie relative aux origines de la philosophie a, par-delà le souci théorique de situer la genèse de cette discipline dans le temps et dans l’espace, des implications idéologiques.
2-L’épistémologie des origines de la philosophie et ses implications
idéologiques
La volonté théorique de définir la Grèce ou l’Occident comme le seul lieu de naissance de la philosophie ou comme l’espace matriciel unique de la rationalité en général n’est pas du tout neutre. Elle ne correspond pas, en dépit des apparences, à la lecture positiviste d’un fait qu’on voudrait tout simplement rendre intelligible. La proclamation du « Nègre pré-logique, pure émotion, capable simplement de danser, d’avoir des images au lieu de concepts »(Eboussi, 1977 : 178) et la présentation de l’Occident comme le lieu de genèse de la philosophie ou le barycentre de la rationalité en général, visent la capitalisation absolue, par les Occidentaux, de l’humanité dont la rationalité, et plus particulièrement la rationalité philosophique, est l’un des meilleurs modes d’expression. Le fait que cette rationalité ne s’exprime pas spontanément en dehors de l’Occident prouve a posteriori qu’elle n’existe pas chez les primitifs en général et chez les Nègres en particulier. Une telle crise, lorsqu’elle n’est pas le fait d’un accident de l’histoire, peut être interprétée comme une carence structurelle, celle d’une mentalité dont la finitude logique ne lui permet pas de s’ajuster aisément aux exigences d’une activité théorique devant s’élaborer conceptuellement.
En établissant que la rationalité philosophique est ce qui distingue fondamentalement l’Occidental de l’Autre, l’esprit hellénique de la mentalité primitive, on affirme, par conséquent, l’existence de deux entités dont la personnalité et la dignité dépendent de la nature de leur rapport à la raison. Cette spécification n’est pas une simple différenciation, car elle implique la supériorité de l’esprit grec sur la mentalité prélogique ou primitive. Seuls les Occidentaux qui disposent de la capacité à prendre rationnellement en charge le monde et leur propre devenir sont à la fois des êtres supérieurs et historiques. La possibilité que leur assure la rationalité philosophique leur garantit aussi une supériorité certaine par rapport à ceux qui, à cause de leur mentalité prélogique, sont inaptes à se libérer de leur finitude. Ainsi, de la capacité des Grecs ou des Occidentaux à être les seuls à manifester la rationalité, on infère leur supériorité ontologique par rapport aux autres.
Ce sont ces implications idéologiques que relève, par exemple, Marcien Towa (op. cit. : 23) pour qui « la thèse de l’occidentalité exclusive de la philosophie » est suspecte d’impérialisme. Aussi peut-il dire que
« Le problème de la délimitation du domaine de la philosophie peut sembler d’abord purement académique et comme tel ne présentant d’intérêt que pour le cercle étroit des philosophes. En réalité, ce qui est en jeu, c’est la hiérarchisation des civilisations et des sociétés, ni plus ni moins. Selon Hegel en effet le mouvement qui anime l’Histoire multimillénaire de l’humanité n’a qu’un but : le triomphe final de la raison, et de la liberté. Par conséquent, la présence ou l’absence de la liberté et de la pensée, c’est-à-dire de la philosophie, signifie l’appartenance ou la non appartenance à l’Histoire universelle. Le fait que la philosophie, i.e., la pure pensée et la liberté, ne se rencontre qu’en Occident veut donc dire en même temps que seul l’Occident est véritablement historique. »(Ibid. : 19)
Commentant Hegel pour qui l’Asie orientale, l’Inde, la Chine et l’Afrique noire (Ibid. : 19) sont exclues de la marche de l’histoire universelle, Towa met en évidence ce dont la thèse de l’hellénicité exclusive de l’origine de la philosophie est assortie en ces termes :
« Pour qui ne voit pas encore la portée de cette hiérarchisation des sociétés, il faut maintenant observer que c’est par la conquête qu’un peuple historique affirme le principe supérieur dont il porte en lui le germe. La supériorité du principe qui l’anime légitime et fonde en droit la conquête de tout peuple situé à un degré inférieur de la hiérarchie. De plus, il ne peut exister qu’un seul peuple historique à la fois, ce qui lui assure le droit de conquête et de domination sur le monde entier. Ainsi, lorsqu’on émerge du monde grec, premier peuple vraiment historique et philosophique, tous les autres peuples et notamment le vieil Orient (y compris l’Egypte) perdent leur droit à l’indépendance. »(Ibid. : 20)
En effet, pour Hegel (op.cit. : 166),
« l’esprit égyptien s’est révélé comme enclos dans ses caractères particuliers, comme ancré en ceux-ci en quelque sorte bestialement, mais aussi s’y mouvant dans une agitation sans fin et s’y jetant de l’un à l’autre. Il n’arrive pas que cet esprit s’élève au général et au supérieur, car pour ceci il est en quelque sorte aveugle. »
Par contre, poursuit-il,
« Chez les Grecs nous nous sentons aussitôt chez nous, car nous nous trouvons sur le terrain de l’esprit et si l’origine nationale et la diversité des langues peuvent se poursuivre plus haut jusque dans l’Inde, l’ascension proprement dite cependant et la véritable renaissance de l’esprit doivent être cherchées d’abord en Grèce. »(Ibid. : 171)
À l’instar de Towa, Eboussi Boulaga (op. cit. : 92) pense qu’en affirmant « péremptoirement que la philosophie est grecque, qu’ailleurs (Inde, Chine) il n’y a qu’ébauches ou « impasse de l’esprit », sinon le néant de pensée », on est prédisposé à conclure que « la philosophie, c’est la vérité impériale de l’Occident, qui met le reste en demeure de se soumettre par ralliement pur et simple »(Ibid. : 100). Grande est alors la tentation d’imposer, par le biais des missions civilisatrices, cette « vérité impériale » lorsque « le reste » ne se soumet pas spontanément à la suprématie occidentale.
La thèse de l’occidentalité exclusive de l’origine de la philosophie implique donc, comme cela a déjà été établi, que l’Occident est le barycentre de la rationalité et de l’humanité. La conséquence logique d’une telle implication est la périphérisation des non-Occidentaux ou leur exclusion du procès de l’histoire universelle. Leur intégration dans ce procès dépend alors de l’extension du spectre conceptuel du logos philosophique. Comme ce spectre ne peut évidemment s’étendre en dehors de son lieu de genèse que sous l’action de ceux qui maîtrisent les principes qui régissent le logos philosophique, la mission civilisatrice devient une opération nécessaire par rapport au dessein d’universaliser la philosophie et l’humanité.
Il s’agit donc, comme on peut le remarquer, d’une thèse grave de conséquences : elle est occidentaliste en soi. La représentation d’un monde dont l’Occident est à la fois le lieu de genèse et le barycentre de la rationalité et de l’humanité amène à envisager les Autres comme des êtres à rationaliser, à civiliser ou à humaniser. Une telle thèse fait le lit de l’occidentalisation du monde. Ainsi, sous le prétexte honorable d’étendre, au-delà de sa sphère d’origine, le spectre de la rationalité philosophique ou d’apporter aux Autres la bonne nouvelle de la civilisation, l’Occident procède réellement à l’universalisation de sa culture et de sa civilisation. Pour les Autres, c’est-à-dire ceux qui passent pour les parents pauvres de la rationalité, les marginaux par rapport à la civilisation ou les exclus de l’humanité, adopter la philosophie occidentale, cette « image idéale » de la civilisation, revient à se mettre sur la voie de la rationalité et de l’humanité, oubliant qu’on procède, dans ce cas, à l’érection, sans justification suffisante, d’un mode particulier de rationalité en rationalité paradigmatique. C’est l’aliénation caractéristique de l’extension arbitraire d’une civilisation singulière en civilisation par excellence que décrit Eboussi Boulaga (op. cit. : 99) en ces termes :
« D’emblée donc, la philosophie se présente comme une image idéale, à laquelle il y a à se conformer. La « civilisation », le degré de civilisation auquel l’Europe est parvenue, qui comprend la philosophie ou, pour certains, dont la philosophie est la quintessence, est pareille à une seconde nature, une totalité de lois, de règles, de modèles ou de structures, de processus ou procédures, d’institutions qui la constituent en un vaste programme codé, ou une immense combinatoire, ou une énorme machine aux fonctions et aux possibilités multiples : c’est la rationalité en acte, elle existe (…) En bref, il reste au Muntu à réaliser pour soi ce qui est déjà en soi. Réaliser pour soi, à son profit, en se mettant à bonne école, en se faisant aider ou en apprenant à reproduire, à imiter, selon la mesure de ses capacités. Sa vérité étant réalisée hors de lui, il n’est d’autre ressource que d’appliquer, d’imiter, de recourir à des intermédiaires. La transcendance de la rationalité en acte en appelle au volontarisme de la négation de soi, de son désir. »
Toutefois, si la thèse de l’origine grecque de la philosophie est problématique, compte tenu du fait qu’elle est idéologiquement motivée, sa revisitation philosophique semble, à sont tour, motivée par le complexe de castration.
Dans la troisième articulation de cette réflexion, nous établirons que la volonté de procéder à la relecture critique des origines de la philosophie est animée par le souci de détruire le paradigme grec considéré comme un modèle philosophique castrateur.
3-La relecture critique des origines de la philosophie et le complexe de
castration qui la sous-tend
La relecture critique des origines de la philosophie est une recherche de type généalogique dont la fin est de repenser les sources d’une discipline dont on rapporte habituellement les racines à une race donnée. Procéder aujourd’hui à la relecture des origines de la philosophie, c’est contester la thèse de la genèse exclusivement grecque de cette discipline et dénoncer par le fait même le racisme et l’impérialisme qu’une telle thèse implique. Remettre en cause la thèse de la matrice hellénique de la philosophie, c’est critiquer un modèle castrateur responsable, dans le cas précis de la philosophie africaine, des difficultés de son émancipation normale. Les difficultés que cette philosophie éprouve à s’affirmer ou à s’imposer, seraient consécutives au prisme occidentaliste fort castrateur à travers lequel on perçoit habituellement l’origine de la philosophie. Proposer un autre regard, c’est vouloir requalifier les origines de la philosophie au risque de voir se poser le problème d’identité d’une discipline qui pourrait se retrouver avec plusieurs souches et divers actes d’état civil. Contester le racisme et subvertir la domination dont la thèse du monisme de l’origine grecque de la philosophie est assortie, imposent le devoir théorique de relativiser, à défaut de la détruire systématiquement, la thèse de l’hellénicité exclusive de la matrice de la philosophie.
Si la thèse de l’origine exclusivement occidentale de la philosophie inspire le doute au point que sa revisitation soit nécessaire, c’est parce qu’elle pose effectivement des problèmes de pertinence épistémologique au regard de ses motivations idéologiques. Comment pouvoir valider scientifiquement une thèse qui n’est élaborée que pour servir les desseins idéologiques de ceux qui la défendent ?
La volonté théorique de procéder à la relecture critique des origines de la philosophie qu’on a absolument hellénisées et consacrées dans l’histoire de la philosophie, cache cependant mal l’espoir non formulé que ces origines ne soient pas exclusivement grecques. Collaborer à la réalisation de cet espoir est la tâche théorique que des penseurs africains comme Basile-Juléat Fouda, Alexis Kagame, pour ne citer que ceux-là, ont essayé d’assumer.
C’est l’analyse psychologique de cet espoir mal dissimulé qui permet qu’on puisse rapporter la problématique de la philosophie africaine, du moins suivant le traitement que l’ethnophilosophie lui a reservé, au complexe de castration. Le besoin de procéder de nouveau à la recherche de la matrice de la philosophie, laquelle pourrait éventuellement être égyptienne ou bantoue, participe, comme le dit avec raison Eboussi Boulaga (op. cit. : 197) de la volonté exprimée par le « Muntu d’avoir en sa possession des philosophies et tout particulièrement des ontologies ». La fonction inavouée d’une telle recherche est de s’émanciper philosophiquement d’un modèle castrateur. L’espoir de passer, au terme de la reclecture critique des origines de la philosophie, de l’affirmation d’une origine unique (l’origine grecque ou occidentale) à la reconnaissance d’une diversité de lieux de genèse, suivant l’originalité des structures culturelles et la spécificité de l’être-au-monde de chaque peuple, explique le complexe de castration qui domine habituellement ce débat en Afrique.
En Afrique effectivement, la querelle des origines de la philosophie – qui entraîne nécessairement le conflit des miracles (le miracle grec contre le miracle égyptien) – dans laquelle s’entremêlent facilement l’archéologique et le philosophique, le géographique et le racial, l’historique et le métaphysique, a pour enjeu la volonté d’affirmation de soi, un mode d’être du complexe de castration, tel que Roger Mucchielli (1982 : 74) le définit dans son ouvrage intitulé : Les Complexes. D’après ce psychologue, ce qui caractérise le complexe de castration, c’est la lutte contre « tout ce qui tend à ‘‘réduire’’ à l’impuissance » ou ce qui rend l’affirmation de soi difficile. C’est pourquoi ce complexe est, quelle que soit sa forme, l’expression du « désir qui inclut l’affirmation de soi contre les forces de sujétion et d’interdiction ». C’est ce complexe qui explique pourquoi le problème de l’existence de la philosophie africaine se traite habituellement dans une logique de type comparatiste. C’est aussi pour cela que les divers modes de résolution de ce problème peuvent être mis sous ce qu’Eboussi Boulaga (op. cit. : 220) appelle fort à propos « la catégorie de l’ ‘‘Aussi’’ ». En effet, d’après ce philosophe,
« Le ‘‘Aussi’’ est la comparaison. L’unité insaisissable en soi prend conscience d’elle-même en reconnaissant qu’elle possède « aussi » ce qu’elle voit chez autrui. Son être labile ne s’affermit qu’en se réfléchissant sur autrui, en répondant en écho à son être. « Nous aussi nous avons des philosophies. » Le ‘‘Aussi’’ est l’opportunisme et l’inconsistance compatibles avec tout, associables à tout, le vide qui se prend pour richesse, le creux qui se croit profondeur et l’abstraction qui se fait passer pour pensée. »(Ibid. : 220-221)
En s’évertuant à donner aussi la preuve de l’existence de sa philosophie propre, l’Afrique apporte au débat sur les origines de la philosophie et à son corollaire, le problème de l’existence d’une philosophie africaine, une réponse de type psychologique qui s’exprime bien à travers le complexe de castration. Trouver à la philosophie africaine une autre origine qui est soit l’égypte pharaonique (Cheikh Anta Diop), soit la tradition culturelle africaine (B. Fouda, A. Ndaw), soit la langue bantoue (A. Kagame), c’est éviter que sa personnalité théorique soit étouffée ou castrée par le modèle dominant qui est la philosophie occidentale. La recherche d’une origine perdue dans la nuit du temps, correspond aussi à la volonté de se réapproprier une humanité à laquelle on a longtemps manqué de respect sous prétexte qu’elle est marginale par rapport à une rationalité et à une civilisation dont l’Occident aurait l’exclusivité.
La volonté de relire les origines de la philosophie, dans le double espoir de les relocaliser et de soustraire le logos philosophique à la domination absolue de l’Occident est sous-tendue par le complexe de castration, notamment dans sa forme surcompensée. En effet, dans sa forme surcompensée, affirme encore Roger Mucchielli (op. cit. : 76-77),
« Le complexe de castration se traduit par une recherche excessive et ostentatoire de la puissance et de l’affirmation de soi (…). La volonté de puissance tourne alors à la démonstration permanente, à l’exhibition insatiable. »
Les pesanteurs que les implications idéologiques ont exercées sur le débat relatif aux origines de la philosophie expliquent l’attitude complexuelle que les ethnophilosophes ont dû adopter pour réfuter à tout prix la thèse raciste des idéologues de l’impérialisme occidental. Une telle attitude se traduit, chez les ethnophilosophes africains, par la tendance à l’exhibition ou à la démonstration positive : exhiber les Weltanschauungen africaines, les présenter pêle-mêle comme étant les divers modes de la philosophie négro-africaine, procéder à la production des preuves de l’existence de celle-ci en donnant en spectacle les éléments de la culture négro-africaine, c’est collaborer à la réfutation de l’idéologie de l’impérialisme occidental et à la restauration de la dignité de l’humanité du Négro-africain. Pour éviter ce que Basile-Juléat Fouda (1967 : 2) appelle le « non-lieu de toute philosophie nègre », les ethnophilosophes africains ont entrepris non seulement de reconcevoir la philosophie, mais aussi de redéfinir son lieu de genèse. La particularité de son identité expliquerait la singularité de son origi