Créé en 1979 par Jean-François Revel, théorisé dans les années 1980 par Mario Bettati et Bernard Kouchner, le concept de droit d’ingérence s’inscrit dans la confrontation idéologique qui oppose habituellement la morale à la politique. Si la politique est par exemple fondée sur le principe du respect scrupuleux d’une souveraineté dans l’ « archaïsme » duquel prospère la violation des droits de l’homme, au nom de la morale, et notamment de « l’urgence humanitaire », on peut transgresser ce principe sans paradoxalement avoir le sentiment de commettre une faute contre le droit international. On ne peut que se féliciter de voir enfin la morale guider une politique dont la cécité éthique a, dans l’histoire récente, considérablement endeuillé certains coins du monde comme le Kurdistan irakien, le Rwanda, le Kosovo, l’Afghanistan, le Darfour, etc. On est heureux de constater que la contradiction qui semblait exister entre la morale et la politique est désormais résolue. La politique n’a donc plus à se fabriquer une morale d’occasion, celle qui légitimerait l’inhumanité de sa dynamique. Mais suffit-il au droit de se doter grammaticalement d’un attribut moral (« humanitaire ») pour que soit corrigé son déficit éthique ? Le problème de ce fameux droit n’est-il pas déjà perceptible à travers sa formulation (« droit d’ingérence ») ? L’aspect formulaire de ce joli oxymore est, comme celui des « guerres justes », moralement et politiquement suspect d’idéologie, car un droit d’ingérence est absurde en soi, dans la mesure où le propre du droit c’est de nous interdire de nous ingérer dans les affaires des autres. Bien plus, à partir de quel référentiel éthique estimons-nous pouvoir nous arroger le droit de violer la souveraineté de tel ou tel État pour des raisons « humanitaires » ? Quand on sait que la morale dont il s’agit est celle des maîtres du monde, c’est-à-dire des directeurs de conscience des peuples et des États à partir de leurs préférences axiologiques, on comprend pourquoi on ne convoque pas ce « droit d’ingérence humanitaire » lorsque le peuple palestinien est massacré par l’État d’Israël ou quand le peuple tchétchène l’est par la puissante armée russe. Quand il sera possible de bombarder l’Europe centrale, au motif que les Tziganes y sont marginalisés ou de violer la souveraineté de la France parce qu’elle traite inhumainement les sans-papiers, alors le concept de « droit d’ingérence humanitaire » gagnera en pertinence.
Pr Lucien AYISSI
Université de Yaoundé 1 (Cameroun).