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Le récent ouvrage de Fanny Pigeaud : un piètre scoop politiquement malveillant


professeur_ayissi.jpgA qui Fanny Pigeaud destine-t-elle l’ouvrage qu’elle a récemment publié dans la collection « Les terrains du siècle » des Editions Karthala et qui s’intitule : Au Cameroun de Paul Biya ?

C’est l’une des questions qu’on peut se poser au terme de la lecture de cet ouvrage très facile à lire et fort documenté. En redisant par écrit ce que la plupart des Camerounais savent du régime de Paul Biya, Pigeaud croit les informer alors qu’elle émarge dans le déjà-su. La débauche de détails de son ouvrage n’apporte rien de neuf aux Camerounais qui pâtissent des problèmes de gouvernance du régime de Biya. En voulant donc, par un débordement de sa générosité, nous informer sur le Cameroun de Paul Biya, Pigeaud n’a produit qu’un piètre scoop. La fonction spéculaire qu’elle semble vouloir donner à son livre, celle précisément d’être le miroir des travers éthiques et politiques du régime de Biya, ne manque pas d’intérêt, bien qu’elle n’innove en rien dans un champ déjà théoriquement occupé par d’autres[1].

Mais, en voulant décrire un excès, Pigeaud a, des suites d’un effet de contamination, versé dans la caricature (pp. 120, 124, 135), la déformation des faits (pp. 106, 115, 124, 125, 129, 133) et l’incitation à la haine ethnique, à travers soit la « bétisation », sans justification suffisante, du régime de Biya, soit la victimisation des Bamiléké (pp. 39, 61, 119, 124, 125, 128, 133, 134, 137), dans un style qui prouve que son ouvrage a été écrit à la va-vite, puisqu’il transgresse souvent les normes protocolaires pourtant en vigueur dans sa propre langue maternelle (cf. les multiples fautes d’orthographe (pp. 38, 50, 96, 104, 129, 135, 153, 154, 156, 157, 160, 162, 163, 166, 169, 173, 180, 195, 200, 206, 209, 214, 226, 228, 241, 246, 255) et de grammaire (pp. 158, 172, 191, 232 (il résout, au lieu de « il résoud »), 247, 256) dont il surabonde). Même lorsqu’elle décrit les tares politiques du Cameroun de Paul Biya, Pigeaud doit non seulement éviter de se soustraire au devoir de consulter la grammaire typographique pour bien orthographier, par exemple, les noms des points cardinaux et des institutions publiques, mais aussi d’abuser de la spontanéité de son imagination, sous peine de ruiner la crédibilité de son ouvrage : M. Joseph Owona n’a jamais été « ministre de la Fonction publique et de la Réforme universitaire » (p. 105), pour la simple raison qu’il n’a jamais existé, dans les institutions camerounaises, un ministère de la Fonction publique et de la Réforme universitaire.

Son appétit du scandale et de l’horreur l’amène à fouiner, avec beaucoup de délectation, dans les caniveaux et les égouts politiques du régime de Paul Biya, pour rappeler, sans aucune nécessité, aux Camerounais que ce régime est éthiquement et politiquement très problématique. On reconnaît là l’expression idéologique de cette philanthropie apparemment gratuite dont procède l’ « humanisme » de ceux qui ont chassé Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi du pouvoir, au motif que le premier menaçait la paix et la stabilité de l’ordre mondial de domination et que le second était un dictateur très dangereux pour la population civile libyenne. C’est avec leur arrogance et leur mépris habituel des autres qu’elle s’autorise à critiquer le style des journalistes camerounais[2], dans l’oubli de la désinvolture stylistique avec laquelle elle a rédigé son fameux ouvrage.

Les confusions que Pigeaud entretient, à dessein, pour « bétiser », sur la foi, par exemple, d’un Antoine Socpa (p. 142), le régime de Biya, l’amènent à reconfigurer la carte anthropologique du Cameroun, au point de prendre tous les ressortissants du Centre, du Sud et de l’Est pour des Beti, comme s’il leur suffisait d’avoir des références onomastiques en partage pour appartenir à une même communauté ethnique. Suffit-il, par exemple, d’avoir des Tala, des Nono, des Ngako, des Towa, des Tamba, etc., à l’Ouest et au Centre pour que les ressortissants de ces deux régions soient tous des Beti ? Les Ndi, Bella, Bilé, Ndongo, Nkolo, Essengue, Manga, Ngueng, Messanga, etc. qu’on rencontre dans le Littoral sont-ils des Beti sous prétexte que ces noms se retrouvent également au Centre et au Sud ? A cette allure Pigeaud risque de crier à la « bétisation » de la Fonction publique camerounaise chaque fois qu’elle trouvera dans le répertoire de cette institution des Anaba, des Mbah, des Kwang, des Ndi, etc. qu’on retrouve aussi bien au Nord-Ouest qu’au Centre et au Sud du Cameroun.

Bien que l’ignorance soit à la fois déplorable et pardonnable, on ne peut pas, s’agissant des références anthropologiques camerounaises, se contenter de déplorer celle de Pigeaud et de la lui pardonner, car elle est suspecte de malveillance politique. A travers la construction, par elle, d’une relation équationnelle entre le Mal politique camerounais et le Beti, Pigeaud vise à plonger les Camerounais dans un conflit interethnique qu’ils ont pu éviter jusqu’ici, pour la simple raison qu’ils savent que la classe dirigeante qui est au pouvoir depuis bientôt trente ans n’est pas ethniquement constituée.

 Les faits sont certes les faits, en vertu du principe d’identité. Pour cette raison, leur objectivité transcende les particularités nationales, raciales ou idéologiques. Mais, pour les décrire objectivement, Pigeaud oublie qu’elle doit par exemple éviter les chevauchements qu’on observe souvent dans son livre entre le descriptif et le prescriptif. De tels chevauchements posent le problème d’identification du genre théorique d’appartenance de ce livre qui ressemble surtout à un tas incohérent de faits divers, au point qu’il n’est ni un manuel d’histoire, ni un essai de science politique, ni une analyse de sociologie politique, encore moins une réflexion de philosophie politique.

C’est vrai qu’on ne peut pas reprocher à Fanny Pigeaud d’avoir eu la bonne intention de décrire la crise de la bonne gouvernance qui sévit dans le régime de Paul Biya, empêtré qu’il est dans la corruption et les contradictions qui sont dues à son irrationalité structurelle, à son manque de perspective éthico-politique, et dont les conséquences sont, en plus du fait que le pouvoir de Biya soit devenu l’objet d’une grande convoitise de la part des prédateurs sociaux qu’il a pourtant considérablement produits dans le temps, la « mythification du mérite »[3], la reconfiguration de l’échelle des valeurs au détriment des références axiologiques cardinales, la tendance à la transgression des normes publiques de référence, le sacrifice de l’intérêt général sur l’autel des intérêts particuliers, etc. On ne peut cependant pas la féliciter d’affectionner l’incitation à la haine ethnique à travers la diabolisation arbitraire d’une référence anthropologique qu’elle a d’ailleurs du mal à bien identifier et de manifester l’arrogance de ceux qui s’arrogent toujours le droit de donner des leçons aux autres dans un monde dont ils se prennent pour les propriétaires exclusifs.

En croyant qu’il est vraiment pertinent de nous décrire ce que nous savions déjà, Pigeaud aurait mieux fait d’éviter les pièges idéologiques dont tout piètre scoop politiquement malveillant est inévitablement assorti.

 

Pr Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

  

 



[1]- Cf. Lucien Ayissi (cf. Corruption et gouvernance (2003/2008), Corruption et pauvreté (2007), Gouvernance camerounaise et lutte contre la pauvreté (2009), La prière de Yakob (2010), Rationalité prédatrice et crise de l’Etat de droit (2011) ; Christian Tumi, Ma foi : un Cameroun à remettre à neuf (2011), etc.  

[2]- Cf. p. 174 de son ouvrage : « Les médias privés ne s’en sortent pas vraiment mieux. La presse qui compte cinq quotidiens – Le Jour, Mutations, Le Messager, La Nouvelle Expression et L’Actu – et une foule de journaux à la parution irrégulière est d’un niveau passable : les fautes d’orthographe et de grammaire sont nombreuses, y compris dans les titres de Une, l’expression souvent approximative, la hiérarchisation de l’information aléatoire, les illustrations hasardeuses. »

[3]-  Lucien Ayissi, Gouvernance camerounaise et lutte contre la pauvreté. Interpellations éthiques et propositions politiques, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 82.

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