Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Ce blog comporte des articles scientifiques et des opinions sur le cours du monde.

Publicité

SUR L’OVATION DE M. Polycarpe ABAH ABAH AU TRIBUNAL LE 30 MARS 2010

 

 professeur-ayissi.jpg

 

Du latin ovatio, l’ovation désignait, chez les Romains, le triomphe de second ordre, accordé à un citoyen pour des succès simplement honorables. Il s’agissait d’acclamations rendues à quelqu’un par une assemblée ou par une foule. Ça c’est que nous dit précisément M. Larousse. À partir de cette définition, nous pouvons nous interroger sur la raison d’être de l’ovation de M. Polycarpe Abah Abah au tribunal de grande instance de Yaoundé le mardi, 30 avril 2010. Il aurait été ovationné après son acquittement que cela se comprendrait. Ce qui n’est pas le cas, puisque son procès n’est pas encore arrivé à son terme.

Mais si l’ovation de M. Abah Abah est surprenante, la surprise des Camerounais l’est davantage. Comment expliquer cette surprise sinon par la précarité historique de la mémoire collective ? En effet, si les Camerounais n’avaient pas oublié qu’on accorde désormais des préséances sociales et des honneurs politiques à tous ceux ont, au Cameroun, accumulé, même si leur itinéraire d’accumulation est maculé de sang et pavoisé de cadavres, ils ne seraient pas surpris qu’un prévenu sur qui pèse une très lourde imputation d’illégalité soit porté en triomphe dans un tribunal de la République.

Au Cameroun, en effet, il s’est produit un si important déplacement de références anthropologiques que l’humanité de l’homme et la citoyenneté de l’individu sont désormais beaucoup plus fonction de leur avoir et de leur puissance que leur moralité et de leur capacité à respecter les normes constitutives de la République. Au Cameroun, il vous suffit d’émarger dans le nihilisme cynique, de soumettre l’État à la logique de la rationalité prédatrice, de prendre votre inscription dans un puissant cercle ésotérique, de financer, au besoin, le parti au pouvoir et de vous garder surtout de convoiter le fruit politique défendu par le prince pour avoir droit à des ovations, même si ce pour quoi vous êtes ovationné est plutôt un motif de réprobation publique et de honte personnelle. Aussi constate-t-on que certaines gens prennent, dans le cadre de ce nihilisme cynique ambiant, la méchanceté pour un motif de vantardise. Pourquoi s’étonner donc que M. Abah Abah sur qui pèse une grosse graphè para nomon soit ovationné dans un contexte sociopolitique où les médiocres sont socialement et politiquement primés aux dépens d’excellentes gens, où les vauriens passent pour des surdoués, où, suivant les termes du philosophe Hubert Mono Ndjana, on « normalise l’écart » en marginalisant cyniquement la norme ?

 

Pr Lucien AYISSI

Université de Yaoundé 1 (Cameroun)

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article