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14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 15:44
LA PROBLÉMATIQUE DES SAVOIRS LOCAUX : SES ENJEUX ET SES PROBLÈMES DE PERTINENCE
LA PROBLÉMATIQUE DES SAVOIRS LOCAUX : SES ENJEUX ET SES PROBLÈMES DE PERTINENCE

 

Introduction

S’intéresser aujourd’hui aux savoirs locaux peut surprendre lorsqu’on sait que la fin du procès de la mondialisation est d’arrimer le local au global, à défaut de l’effacer totalement au profit de ce dernier. Le retour au local, même par la promotion des savoirs endogènes, apparaît soit comme une forme de résistance qu’on oppose à la mondialisation, eu égard à son caractère problématique, soit comme l’expression de la volonté de sauvegarder le patrimoine cognitif, technique et culturel endogène que les progrès de la technoscience risquent de condamner définitivement à l’oubli. Sans nul doute, la volonté de protéger de l’oubli ou de la disparition ce dont l’existence mérite plutôt d’être inscrite dans la durée est fort louable, surtout si les savoirs dont il s’agit ici comportent des incitations épistémologiques et technologiques de nature à aider notamment l’Afrique à relever les défis de l’aujourd’hui. À quoi se subordonne donc réellement le jeu de la sauvegarde et de la promotion des savoirs locaux ? Comment pouvoir en assurer la promotion dans le temps et dans l’espace bien qu’ils soient anthropologiquement fort marqués ? Pourquoi leur valorisation est-elle de plus en plus à l’ordre du jour quand on sait qu’ils ne sont pas suffisamment porteurs de développement ? Ces questions, peut-on le remarquer, sont des modes de formulation d’un double problème : celui des enjeux et celui de la pertinence de la problématique des savoirs locaux. Pour le résoudre, nous pensons devoir d’abord répondre à la question du sens.

 

I-Les savoirs locaux et la question du sens

 

         S’ils apparaissent d’abord comme des savoirs à épithètes variables – ce sont des savoirs endogènes, traditionnels, autogènes, autochtones, ancestraux, écologiques, naturalistes, anciens, indigènes –,  la débauche d’épithètes à travers lesquelles on en parle n’empêche pas qu’on puisse en déterminer le sens. En plus, doit-on le relever, cette notion existe habituellement comme une référence pluralisée. Il y a lieu de penser que relativement à la complexité de son contenu épistémologique qui rend compte du caractère fort ouvert de son spectre conceptuel, on a pris l’habitude d’en parler au pluriel, sa référence ne pouvant, au plan modal, réellement se singulariser qu’en se mutilant.

         La notion de savoirs locaux, endogènes, autogènes, traditionnels, ancestraux, indigènes, etc. est généralement conçue par opposition aux savoirs dits modernes, étant donné que les premiers sont souvent définis comme empiriquement constitués et anthropologiquement déterminés, pendant que les seconds apparaissent comme étant rationnellement[1] fondés à partir d’une méthodologie dont la scrutabilité ne pose pas de problème. C’est pour ces raisons que l’universalité et l’efficacité de leurs résultats sont envisageables. Pour Paulin Hountondji, les savoirs locaux ou « traditionnels » désignent ceux dont on a l’expérience dans nos traditions orales et qui apparaissent sous la forme « des corpus de connaissances parfois très élaborés, fidèlement transmis d’une génération à l’autre et s’enrichissant souvent au cours de cette transmission. »[2]

Ces savoirs qu’il est possible de subsumer sous la catégorie d’ethnosciences se déclinent soit en ethnobotanique, soit en ethnozoologie, soit en ethnobiologie, soit en ethnomédecine, soit en parapsychologie, sont, en somme, selon Hountondji, des « savoirs ancestraux sur les plantes, les animaux, la santé et la maladie, ces techniques agricoles et artisanales anciennes, au lieu de se développer, de gagner en exactitude et en rigueur au contact de la science et de la technique exogènes, ont plutôt tendance à se replier sur eux-mêmes. Au lieu de s’intégrer dans la dynamique des recherches contemporaines en s’articulant harmonieusement aux connaissances importées pour produire, avec elles, une synthèse vivante et originale, les savoirs « traditionnels » subsistent, dans les meilleurs des cas, à côté des savoirs nouveaux dans une relation de simple juxtaposition, exclusive de tout échange véritable et de toute valorisation réciproque. Il leur arrive même, dans le pire des cas, de disparaître complètement en s’effaçant de la mémoire collective. »[3] Ce qu’il convient d’inclure dans la définition en extension de Hountondji, c’est que les savoirs locaux ou « traditionnels » ont aussi pour référence les croyances, les visions du monde des populations locales, telles qu’elles sont véhiculées par la langue que les membres d’une communauté utilisent pour se partager ces données anthropologiques.

         Après avoir établi, à la suite de Ilyin et Kalinkin, deux épistémologues soviétiques, une relation de synonymie entre savoir et science, Obarè Bagodo définit les savoirs locaux comme des « systèmes cognitifs et technologiques cumulatifs »[4] constitués, dans le cadre des populations locales, de compétences, d’habiletés, de techniques ou de savoir-faire empiriquement acquis dans le temps, et au corpus desquels il faut inclure les données anthropologiques. Il résulte de la plupart des études portant sur les savoirs locaux ou endogènes que leur efficacité est assez avérée relativement à la résolution des problèmes du conatus, tels qu’ils portent précisément sur la recherche des réponses appropriées à la question de la persévérance de l’être dans son être.

Lorsque les Anglo-saxons ne l’appellent pas the Indigenous Knowledge (IK) (savoirs indigènes), ils se représentent les savoirs locaux comme The Traditional Ecological Knowledge (TEK), c’est-à-dire les savoirs écologiques traditionnels, compte tenu du fait qu’ils ont pour fonction d’adapter l’homme à son environnement en lui permettant d’en tirer les ressources nécessaires à sa survie sans qu’il doive piller, saccager et polluer la nature. En adaptant, au contraire des savoirs et techniques modernes, qui sont instrumentalisés à des fins de transformation de la nature, les populations locales à l’environnement, les savoirs locaux se révèlent comme étant très utiles dans la gouvernance écologique[5].

         Mais si, comme le constate Hountondji, les savoirs locaux ou endogènes éprouvent des difficultés non seulement à intégrer les exigences méthodologiques et les contraintes épistémologiques des savoirs exogènes, mais aussi à  « s’intégrer dans la dynamique des recherches contemporaines », quels peuvent bien être les enjeux de la revalorisation et de la promotion de ces systèmes cognitifs et techniques ? Autrement dit, qu’est-ce qui peut bien être en jeu dans le « pari pour la rationalité » que propose Hountondji, et qui consiste à adopter « une tout autre attitude, un tout autre rapport aux savoirs « traditionnels », que ceux qui prévalent aujourd’hui » et à se les réapproprier activement[6] ?

 

II-Les enjeux de la problématique des savoirs locaux

 

Les enjeux de la problématique des savoirs locaux sont principalement de trois ordres : il y a des enjeux d’ordre épistémologique, économique et politique, ontologique et éthique.

 

II.1-Enjeux épistémologiques

 

Il s’agit de valoriser les savoirs locaux. Pour ce faire, Hountondji recommande de les « démarginaliser » ou de les « désenclaver ». On ne peut les sortir du ghetto épistémologique dans lequel ils continuent d’être enfermés qu’en se les réappropriant de façon critique et en les insérant dans la grande dynamique de la recherche. La fin de cette déghettoïsation des savoirs locaux est la fin de l’extraversion de la recherche dans la Périphérie. Celle-ci est, par exemple, trop extravertie en Afrique pour qu’elle y rendre possible un développement endogène. C’est ce qu’affirme Hountondji en ces termes : « La recherche, ici, est extravertie, tournée vers l’extérieur, ordonnée et subordonnée à des besoins extérieurs au lieu d’être autocentrée et destinée, d’abord, à répondre aux questions posées par la société africaine elle-même. »[7]

Comme on peut le remarquer, la démarginalisation des savoirs locaux ne correspond ni au simple besoin d’exposer, pour les donner simplement en spectacle, les compétences cognitives et techniques de telle ou telle référence ethno-identitaire ni de combler l’envie de les folkloriser à des fins touristiques. Le « désenclavement » ou la déghettoïsation épistémologique des savoirs locaux a aussi et surtout pour enjeu de donner la preuve que le traditionnel ou l’ancestral est épistémologiquement et techniquement si bien constitué qu’il importe de reconnaître et de revaloriser ses productions scientifiques et ses savoir-faire.

À ces enjeux épistémologiques s’ajoutent les enjeux d’ordre politique et économique.

 

II.2-Enjeux politiques et économiques

 

En plus d’avoir pour enjeu l’émancipation et la valorisation des savoirs locaux à travers la démarginalisation de ceux-ci, la problématique des savoirs locaux a aussi des enjeux politiques et économiques : il s’agit également de dépériphériser par exemple l’Afrique par rapport aux centres occidentaux et orientaux de production des savoirs. En intégrant les savoirs locaux dans la dynamique globale de la recherche[8], l’Afrique peut, politiquement et économiquement apporter des réponses appropriées aux questions politiques et économiques qui se posent davantage à elle du fait de son hétéronomie. Désormais en mesure de prendre, en toute autonomie politique et économique, des décisions à la lumière des savoirs et techniques endogènes parce que non extravertis, ce continent peut donner un meilleur sens à son devenir à partir des catégories politiques et économiques qu’elle aura, en toute autonomie, élaborées en fonction de ses besoins propres. La décolonisation épistémologique et technologique qui s’ensuit ne peut pas ne pas s’accompagner de l’émancipation politique et du développement économique endogène auxquels l’Afrique aspire légitimement.

Le procès d’endogénéisation des savoirs dont il s’agit ici, et qui est propice à l’émancipation épistémologique, technologique, politique et économique a aussi des enjeux ontologiques et éthiques.

 

II.3-Enjeux ontologiques et éthiques

 

La valorisation des savoirs locaux est, à proprement parler, celle des êtres qui en ont assuré historiquement la production et la conservation dans telle ou telle structure anthropologique. Leur valorisation implique nécessairement celle de l’humanité de ceux qui les ont élaborés et dont la dignité anthropologique ne devrait plus inspirer le moindre doute. Elle ruine, par conséquent, l’ethnocentrisme d’un Lucien Lévy-Bruhl et ses épigones pour qui la prélogicité est la marque indélébile de la mentalité des primitifs. En effet, si tous les peuples, et notamment les peuples primitifs, produisent des savoirs et des savoir-faire locaux ou endogènes, exclure certains peuples de la rationalité pose à la fois des problèmes de cohérence et de justice. Il s’agit, par exemple pour Obarè Bagodo, d’immortaliser, à travers les savoirs locaux, l’âme des peuples qui les ont produits. C’est ce qu’il dit précisément en ces termes : « l’enjeu véritable, c’est la survie de peuples jadis créateurs et féconds mais devenus aujourd’hui aliénés, extravertis, « affamés » et marginalisés. »[9]

La détermination des enjeux de la problématique des savoirs locaux permet de comprendre l’intérêt qu’elle revêt de plus en plus pour beaucoup de penseurs. Mais, aussi intéressante qu’elle puisse être, cette problématique ne manque pas de poser des problèmes de pertinence.

 

III-La problématique des savoirs locaux et ses problèmes de pertinence

         La problématique des savoirs locaux, telle qu’elle est ici exposée, cache mal le passéisme de ceux qui la défendent et son anachronisme, en dépit du fait qu’elle prospère à la faveur de l’honorable prétexte de sauvegarder et de valoriser un patrimoine culturel constitué de systèmes cognitifs et techniques locaux qui souffrent de marginalisation, parce qu’ils ne s’élaborent pas suivant la canonique méthodologique des sciences et des technologies institutionnellement consacrées.

         Le fait que cette problématique n’existe que dans le dualisme local/global, endogène/exogène, traditionnel/moderne, etc. prédispose à l’échec la volonté de « démarginaliser » ou de « désenclaver » les savoirs et savoir-faire locaux, de manière à pouvoir les recycler au terme de leur intégration dans la dynamique globale de la recherche. La logique de l’exclusion qui gouverne un tel dualisme fait des éléments qui le constituent des discriminants condamnés à se rapporter sur le mode d’un antagonisme quasi insurmontable.

         L’offre de pertinence de la problématique des savoirs et savoir-faire locaux risque de n’être pas satisfaisante, dans la mesure où la prospérité de leur circulation n’est pas bien assurée dans un contexte dominé par la littérature orale et compte tenu du fait qu’ils sont, comme cela a déjà été dit, si anthropologiquement marqués que cela peut faire obstacle à leur réception en marge de leur structure anthropologique de genèse.

         En accordant à Hountondji que les savoirs et savoir-faire traditionnels doivent, pour leur désenclavement, être réinsérés « dans une tradition vivante, tournée vers l’avenir », on pense qu’il est, dans ce cas, plus judicieux de recommander leur dépassement dialectique, de telle sorte qu’il soit moins question de revaloriser ces systèmes cognitifs et techniques que de promouvoir une recherche scientifique et technologique véritablement porteuse d’émancipation et de développement.

         La problématique des savoirs locaux apparaît enfin comme un autre mode d’expression de la négritude et de l’ethnophilosophie. La justice cognitive et technologique dans laquelle elle s’inscrit, consiste à revendiquer le droit des peuples périphériques qui sont considérablement dépendants de la science et de la technologie du Centre, à sauvegarder et à valoriser leurs savoirs et leur savoir-faire propres. Ils ne sauraient éviter l’hétéronomie épistémologique et technologique dont ils sont encore victimes que s’ils redécouvrent et revalorisent l’expression de la rationalité qui est vraiment la leur et non celle qui est propre aux autres. Le « culte de la différence » qui refait surface ici donne seulement l’illusion que l’affirmation de l’hétérogénéité de soi est le gage de son autonomie.

 

         Conclusion

 

         La problématique des savoirs locaux occupe aujourd’hui une importante place dans les questions se rapportant au devenir de la Périphérie, et notamment de l’Afrique. Autour ses enjeux épistémologiques, politiques, économiques, ontologiques et éthiques, s’articule une idéologie déterminable lorsqu’on n’aborde pas cette problématique avec l’enthousiasme auquel elle prédispose les chercheurs dont la vigilance critique peut être altérée par la qualité de ses enjeux. À la question de savoir s’il est pertinent de « domestiquer » la technoscience, gage de l’émancipation et de la puissance de l’Occident, les promoteurs des savoirs locaux répondent qu’il faut plutôt sauvegarder et valoriser ces systèmes cognitifs et technologiques qui ont permis aux peuples de la Périphérie de s’adapter efficacement à leur environnement dans le temps. Si l’intégration de ces savoirs dans la grande dynamique de la recherche moderne est envisageable, c’est leur sauvegarde qui est surtout souhaitée, au motif qu’il s’agit d’un patrimoine culturel dont la perte occasionnerait celle de l’âme des peuples qui les ont produits. C’est pour cette raison qu’on doit, pense-t-on, les transmettre de génération en génération, avec le risque de les pétrifier, au point de les rendre inaptes à produire des réponses adaptées à la question de l’émancipation et du développement de l’Afrique.

 

Bibliographie

 

AFOUDA, Abel, « ‘‘Faiseurs de pluie’’ : les précipitations artificielles selon les méthodes ‘‘traditionnelles’’ et selon la technologie moderne », in Paulin J. Hountondji (sld.), L’ancien et le nouveau. La production du savoir dans l’Afrique d’aujourd’hui ?, Langaa RPCIG, 2013.

 

BAGODO, Obarè, « Savoirs endogènes et défis de la modernisation scientifique : réflexions d’un archéologue », in Hountondji, Paulin J. (sld.), L’ancien et le nouveau. La production du savoir dans l’Afrique d’aujourd’hui ?, Langaa RPCIG, 2013.

 

HOUNTONDJI, Paulin J. (sld.), Les savoirs endogènes. Pistes pour une recherche, Dakar, CODESRIA, 1994.

 

HOUNTONDJI, Paulin J., Combats pour le sens. Itinéraire africain, Cotonou, Editions du Flamboyant, 1997.

 

ROUÉ, Marie, « Développement durable et reconnaissance des savoirs locaux ou traditionnels », in ECORE. Revue Critique d’Écologie Politique, N° 11 (hiver 2002-2003/L’écologie dans la mondialisation.

 

        

 

[1]- Abel Afouda, « ‘‘Faiseurs de pluie’’ : les précipitations artificielles selon les méthodes ‘‘traditionnelles’’ et selon la technologie moderne », in Paulin J. Hountondji (sld.), L’ancien et le nouveau. La production du savoir dans l’Afrique d’aujourd’hui ?, Langaa RPCIG, 2013, p. 123.

[2]- Paulin J. Hountondji (sld.), Les savoirs endogènes. Pistes pour une recherche, Dakar, CODESRIA, 1994, p. 10.

[3]- Ibid., p. 11.

[4]- Obarè Bagodo, « Savoirs endogènes et défis de la modernisation scientifique : réflexions d’un archéologue », L’ancien et le nouveau. La production du savoir dans l’Afrique d’aujourd’hui ?, pp. 56 et 57.

[5]- Marie Roué, « Développement durable et reconnaissance des savoirs locaux ou traditionnels », in ECORE. Revue Critique d’Écologie Politique, N° 11 (hiver 2002-2003/L’écologie dans la mondialisation.

[6]- Paulin J. Hountondji (sld.), Les savoirs endogènes. Pistes pour une recherche, Dakar, CODESRIA, 1994, p. 13.

[7]- Ibid., Introduction, p. 3.

[8]- Ibid., p. 31.

[9]- Obarè Bagodo, op. cit., p. 56.

Pr. Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 14:33

Je me suis imposé le devoir de rédiger ce petit speech, compte tenu du fait que l'importante charge émotive caractéristique de cet heureux événement, n'est pas de nature à assurer à la spontanéité de mon entendement la prospérité qui est habituellement. la sienne

Lorsqu'on m'a appris que celui qui incarne institutionnellement l'Etat camerounais, son Excellence, le Président Paul BIYA, m'a fait l'insigne honneur de décréter que ma modeste personne doive désormais assumer la dignité de la fonction décanale, celle qui consiste précisément à présider aux destinées académique, scientifique et administratif de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines qui est l'une des plus prestigieuses institutions académiques de nos Universités d'Etat, j'ai d'abord pris cela, sans superstition aucune, pour un signe de mauvais augure.

En effet, jusqu'en 1998, il y avait sept AYISSI Lucien dans la seule ville de Yaoundé. Au moment où nous organisions à créer une association amicale fondée sur cette belle homonymie, tous les autres sont morts. La publication de la volonté décrétoire du président de la République, son Excellence Paul BIYA, de m'élever à la dignité de la fonction décanale au sein de la mère des Universités d'Etat, m'a fait croire que mon heure est venue de rejoindre, à mon tour, mes défunts homonymes, afin que soit enfin mise en oeuvre, cette fois outre-tombe, l'association à la réalisation de laquelle nous voulions collaborer.

Mais lorsque je vous vois nombreux, joyeux et heureux, je me persuade que mon interprétation est tout à fait dépourvue de sens et de pertinence. C'est avec l'espoir que mes petites épaules supporteront la charge de la noble fonction décanale qui m'a été assignée que je vous prie, Mesdames et Messieurs, de bien vouloir me permettre de remercier beaucoup le président de la République. Je remercie le ministre de l'Enseignement supérieur, le professeur Jacques FAME NDONGO, Chancelier des Ordres Académiques, d'avoir soutenu efficacement ma candidature. Je remercie également Monsieur le Recteur de l'Université de Yaoundé I, le professeur Maurice Aurélien SOSSO, qui a toujours fait preuve, à l'égard de ma modeste personne, d'une bienveillance aussi surprenante que considérable. Aucune charge émotive ne peut suffire à me frapper d'amnésie au point que je puisse oublier mon illustre prédécesseur, le professeur Louis Martin Pierre ONGUENE ESSONO, pour la sollicitude dont j'ai toujours été l'objet de sa part. Je ne saurais lui rendre parfaitement l'hommage qu'il mérite qu'en m'efforçant de lui emboîter le pas.

De peur que ce speech post installation ne tire inutilement en longueur, je vous remercie de vous être donné la peine de m'honorer de votre précieuse présence. Sans autre forme de procès, je vous prie d'accéder à la pleine jouissance du cocktail que votre nouveau Doyen s'est permis de vous donner ce soir.

Bonne dégustation. Encore une fois, merci beaucoup.

Pr. Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 07:38
Pourquoi doit-on douter de l'efficacité de la lutte que la coalition mène contre DAECH

Le doute qu’il est permis de formuler à l’égard des stratégies que les maîtres du monde prétendent élaborer contre la dynamique macabre de DAECH est motivé par les rapports de collusion mafieuse qu’ils entretiennent évidemment avec les bailleurs de fonds de cette organisation ultra criminelle qui peut s’autoriser à terroriser, au moyen de la violence paroxystique, le monde en vertu d’une référence idéologique dont elle ne tolère ni la relativisation ni la remise en cause dans un monde dont les citoyens souhaitent pourtant s’approprier démocratiquement le sens.

Comment les maîtres du monde peuvent-ils nous assurer qu’ils luttent efficacement contre DAECH s’ils font économiquement l’amour, et sans la moindre pudeur, avec le Qatar et l’Arabie Saoudite qui en sont pourtant les bailleurs de fonds ? De qui se moquent-t-ils quand ils prétendent détruire ce monstre polycéphale à la production duquel ils ont réellement collaboré contre les États qui ne se soumettent pas à leur code ? Que vont-ils maintenant faire pour que la dynamique meurtrière de DAECH ne déborde pas considérablement les frontières de l’Irak, de la Syrie ou de la Libye ? À quelle paix le monde peut-il aujourd’hui aspirer après la destruction inconsidérée de l’Irak, de la Lybie et de la Syrie ?

Ce sont là des questions qu’on peut par exemple se permettre d’adresser modestement à Obama, à Hollande, à Cameron et à tous leurs sous-traitants idéologiques.

Pr. Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 12:58
"Laisse comme ça, ça sort comme ça sort": le fatalisme et le stoïcisme que cette chanson promeut

Parmi les chansons, plus ou moins grivoises, dont l’ambition à l’hégémonie acoustique est avérée au Cameroun, et qui sont instrumentalisées pour faire exploser l’audimat de certaines de nos chaînes de radio et de télévision, il y en a une qui brille par la volonté exprimée par elle de ravir la vedette à « Pala pala », à « Envie de wang wang wang » et à toutes celles dont le dessein est de mettre en effervescence les sens de tous ceux qui daignent les écouter.

« Laisse seulement, ça sort comme ça sort » est comme une exhortation au renoncement à l’investissement de la causalité humaine dans un cadre historique qui en aliène nécessairement la productivité. Conscient du fait que la volonté humaine ne peut pas avoir un réel impact sur la dynamique qui se déploie dans l’espace et le temps, l’auteur de « Laisse seulement, ça sort comme ça sort » sublime l’incapacité de l’homme à la marquer de l’estampille de sa subjectivité par une logique stoïcienne et fataliste évidemment régie par le principe de l’accommodement. Cette logique consiste précisément à assumer une facticité rapidement transmuée en nécessité. « Laisse seulement, ça sort comme ça sort » apparaît donc comme l’expression d’un impératif idéologique qui consacre politiquement les nécessités d’une histoire par rapport à la dynamique de laquelle l’homme perd de plus en plus son latin. Autrement dit, puisque l’homme ne peut pas librement donner le sens qu’il lui plaît à une histoire dont la dynamique est, en vérité, l’effet d’une causalité dont le déterminisme impose sa nécessité à sa volonté, il faut qu’il comprenne que ce qui lui reste à faire, c’est de laisser, suivant l’expression de Voltaire, « le monde comme il va ». Ce qui, in fine, revient tout simplement à dire : « Laisse seulement, ça sort comme ça sort ».

Pr. Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 14:21

Ce que j’ai remarqué, c’est que le conflit entre le profane et le sacré oppose de plus en plus sa résistance à la volonté impériale de chronos. Cette fois, je crains de dire que c’est le profane qui a encore eu raison du sacré, dans la mesure où, tout au moins dans la plupart des quartiers de la ville de Yaoundé, c’est moins la musique religieuse que certaines chansons « de Sodome et de Gomorrhe » (l’expression est d'Hubert Mono Ndjana), comme « Coller la petite », « Envie de … », etc. qui étaient, acoustiquement parlant, très dominantes. Comment interpréter le fait que ces chansons grivoises aient pu envelopper, au point de les dominer, celles dont la prospérité était, pour la circonstance, fort attendue ?

En laissant aux sociologues et aux psychologues le soin de faire prévaloir leur compétence relativement à la résolution de ce genre de problèmes, je remarque que Noël est de plus en plus un prétexte historique pour faire prospérer l’hédonisme et le consumérisme. Mise depuis belle lurette au service du « Divin marché » (l’expression est de Dany-Robert Dufour), la fête de la Nativité est tout à fait dépourvue de son sens initial. La « gastro-culture » et les autres orgies qu’elle fait prospérer, nous amènent désormais à nous interroger sur sa pertinence théologique et éthique. En attendant de répondre décisivement à cette question, nous avons le regret de constater le triomphe sans pareil du profane sur le sacré à l’occasion de la fête de la Nativité.

Professeur Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun).

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2 juillet 2015 4 02 /07 /juillet /2015 13:34
Note de lecture sur l'ouvrage de Laurent Zénith

Relativement à son titre, L'école, gage du développement de l'Afrique, le lecteur peut se poser la question de savoir si son auteur ne défonce pas des portes déjà ouvertes par d’autres. Mais, ce serait préjuger du contenu de cet ouvrage que d’opiner sur sa pertinence à partir d’un titre qui peut laisser croire que son auteur procède au ravaudage du déjà lu.

Si cet ouvrage évite les lieux communs et ne s’inscrit pas dans le budget du déjà lu, c’est parce que son auteur revisite intelligemment la problématique de l’émergence et même du développement de l’Afrique subsaharienne relativement à la nécessité de repenser le système scolaire et académique qui y est en vigueur.

Dès l’Avant-propos de son ouvrage, Monsieur Laurent Zénith affiche la modestie de son ambition : il n’a pas le complexe des thaumaturges ni des dieux de proximité. Aussi ne promet-il pas de proposer des solutions-miracles dans cet ouvrage (p. 11). S’il dénonce les tares d’un système de formation à décoloniser parce qu’il est extraverti et aliénant, il ne fait pas montre de l’arrogance que les directeurs de conscience et les donneurs de leçons ont en partage. En prenant un solide appui sur la bureaucratie pour persévérer dans son être, le système scolaire et académique en vigueur dans l’Afrique subsaharienne appauvrit l’éducation non seulement en la fonctionnarisant et en l’inscrivant dans les chaînes de servitude d’un mandarinat tout à fait contre-productif, mais aussi en désarticulant le savoir du savoir-faire.

Le système de formation encore en vigueur dans l’Afrique subsaharienne est, selon Monsieur Laurent Zénith, considérablement en demande de soins thérapeutiques. Mais la thérapie, même par des soins palliatifs que propose l’auteur de cet ouvrage ne peut prospérer que si elle se fonde sur un diagnostic précis. C’est la tâche à laquelle il s’attèle dans cet ouvrage, après avoir souligné que l’école est un facteur de libération et d’émergence ou de développement. C’est surtout dans une métaphore à la fois architecturale et mécanique que Monsieur Laurent Zénith montre l’importance de l’école dans la résolution des problèmes d’émergence et de développement : c’est pour cette raison qu’il présente l’école à la fois comme la fondation de la société et ce dont la machine sociale a nécessairement besoin pour que sa dynamique soit assurée dans le temps (p. 14). Toutefois, l’école qui est censée réaliser notre aspiration à l’émergence et au développement existe, dans l’Afrique subsaharienne, dans le paradoxe.

Le paradoxe du système scolaire et académique en vigueur dans l’Afrique subsaharienne

Ce paradoxe consiste, pour l’école qui est censée émanciper les peuples et développer les États, à entraver à l’émergence et le développement de l’Afrique subsaharienne, dans la mesure où le système scolaire et académique concerné est pathologiquement affecté par des maux qui sont le fait des enseignants (chapitre 3, pp. 72-84), des parents et des apprenants, quand ils ne sont pas inhérents à un système scolaires et académique qui n’est pas seulemen sollicité par ceux qui n’ont pas la vocation d’enseignants, mais qui est aussi investi par des promoteurs beaucoup plus motivés par la rentabilité que par la formation (p. 88).

La tendance des enseignants à l’autoglorification, remarquable par le besoin d’impressionner les apprenants, au risque d’écraser, au sens informatique, le devoir de les former, la mystification du savoir qui fait prospérer dans nos écoles l’esprit magique en lieu et place de l’esprit scientifique sont, en plus du fait qu’on soit enclin à transformer l’évaluation en valeur marchande ou aphrodisiaque (il parle des « notes sexuellement transmissibles », pp. 45-51), certains des maux qui minent notre système scolaire et académique.

Si Monsieur Laurent Zénith sollicite les enseignants généralement coupables, à ses yeux, de ne pas faire de l’école un « cadre de formation théorique et pratique » (p. 29) et dont la démographie est de plus en plus « envahi par des brebis galeuses » (pp. 79-84), il ne ménage pas non plus les parents d’élèves ou d’étudiants (chapitre 2, pp. 54-70).

Lorsque les parents d’élèves ou d’étudiants n’oublient pas qu’ils sont des acteurs majeurs du développement de leur pays, ils prennent une part souvent très active dans la mercantilisation des offres pédagogiques et académiques. En plus de l’esprit marchand qu’ils font ainsi prospérer et qui finit par imposer sa nécessité dans un système devant pourtant exister en marge des contraintes économiques, les parents se substituent souvent, sans aucune compétence, aux conseillers d’Orientation parce qu’ils veulent fabriquer à leur progéniture le destin qui correspond à leurs propres volonté de puissance. La conséquence de tout cela est la crise du mérite et de la performativité indispensable à la correction du sous-développement des États d’Afrique subsaharienne.

En plus du fait que les apprenants n’ont pas souvent le sens de la détermination et ne vouent pas toujours un culte au travail (pp. 38-44), le système scolaire et académique d’Afrique subsaharienne est en soi défectueux parce qu’il consacre le diplôme au détriment de la performativité. Ce système qui ne valorise pas les disciplines qu’on a tort de considérer comme mineures (dessin, musique, danse, beaux-arts) est structuré de telle sorte que l’apprenant ne puisse pas se prendre convenablement en charge dans l’histoire. Le fait que notre système scolaire et académique soit la sphère d’intervention des administrateurs et des politiques, notamment dans la détermination du pourcentage de réussite aux examens (pp. 99-104), le « recrutement des incapables » (pp.104-110) ou le recours au principe de l’équilibre régional qui compromet la formation et favorise les médiocres (113-120), n’est pas de nature à le performer de manière à ce qu’il forme l’Africain capable de relever efficacement les défis liés au problème du développement qui se pose à notre continent.

Si Monsieur Laurent Zénith est très critique à envers le système scolaire et académique encore en vigueur dans l’Afrique subsaharienne, il ne désespère pas que les maux qui minent ce système soient rectifiables. Il est convaincu qu’il est perfectible. C’est pour cette raison qu’il propose modestement à son lecteur certaines solutions.

Les solutions

Ces solutions vont de la valorisation des compétences pratiques, celles qu’on trouve par exemple chez les techniciens et les ingénieurs (pp. 125-133) à la promotion des talents (pp. 136-142). Parce que l’Afrique est l’avenir du monde, il importe, d’après lui, qu’un accent particulier soit mis dans l’amélioration de la qualité de sa jeunesse (cette « pépinière négligée » (pp. 143-144). Étant donné que le domaine académique est la « fabrique des hommes potentiellement et réellement prêts pour la réalisation du développement, il est plus qu’impératif de polir ce moule en Afrique » (p. 146). « Sous l’angle informatique, poursuit-il, l’on dira que l’éducation est un logiciel, système qui formate et programme l’ordinateur qu’est la société. Alors, tous les acteurs du domaine scolaire et académique que sont : les élèves/étudiants, les parents, les enseignants, les dirigeants, les administrateurs du secteur scolaire et académique, les élites, la société civile en général et bien entendu les gouvernements ne devraient ménager aucun effort pour qu’on puisse réaliser notre vœu qui est le développement du continent. » (pp. 146-147).

Pr. Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

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28 juin 2015 7 28 /06 /juin /2015 22:29

Le fait que DAECH survive curieusement à toutes les attaques dont il est apparemment l’objet suscite en nous cette double interrogation : qui en est le bailleur de fonds et avec qui est-il en rapport de transaction économique, notamment en termes d’achat d’armes, de vente d’œuvres d’art et de commercialisation de la rente pétrolière qu’il s’approprie là où il s’impose par la terreur des armes, l’horreur du sang, du viol et du pillage ?

Si DAECH auquel beaucoup de mouvements jihadistes font de plus en plus allégeance, réactualise l’hyperterrorisme d’Al Qaïda, comment ne pas croire qu’il est le bras séculier du Grand Autre à l’œuvre dans le procès de déconstruction et de mise en forme du monde suivant ses propres appétits économiques et politiques ?

Que peut bien cacher la timidité dont font évidemment preuve les maîtres du monde dans la lutte contre DAECH et ses épigones jihadistes ?

Pr Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

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15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 10:07
L’ÊTRE DE LA DÉPOUILLE MORTELLE DE L’HOMME DANS LE CONFLIT DES VALEURS

L’être d’une dépouille de l’homme est évidemment celui qui est dépourvu de vie. Si la dépouille mérite bien son nom, c’est parce qu’elle est effectivement dépouillée de ce dont la dynamique nous inscrit inévitablement dans la population des vivants. Mais s’il est accordé qu’il sévit dans l’être de la dépouille une sévère crise de la vie, pourquoi celui de l’homme est-il l’objet de tant de sollicitude de la part de ceux qui sont encore en vie ?

On peut répondre à cette question en arguant que, tout en étant dépourvue de vie, la dépouille n’est pas assimilable à une simple chose parmi tant d’autres. C’est pour cette raison qu’elle inspire, malgré la crise de la vie dont elle est la preuve factuelle, beaucoup de respect au point d’imposer la nécessité de sa dignité même à ceux qui n’avaient pas beaucoup d’égards envers la personne disparue. La dépouille est le vestige de l’humanité d’une vie à laquelle on croit devoir rendre un vibrant hommage par une débauche de soins souvent en proportion inverse du niveau de considération ou d’estime de la vie de celui dont nous donnons la dépouille en spectacle. Le « nous » dont il est ici question renvoie à une démographie tout à fait hétérogène au plan appétitif. Mais la contradiction qui régit l’hétérogénéité sur le mode de laquelle se rapportent les appétits des éléments de cette démographie est facilement résolue quand on sait qu’ils s’accordent tous à faire de la dépouille mortelle d’un être humain une véritable rente. À sa rentabilisation, lors des divers procès funéraires qui ont par exemple lieu au Cameroun, participent des acteurs aussi variés que les croque-morts, les ministres du culte, les « entrepreneurs politiques », les dragueurs de tout poil, les vendeurs de boisson et les gourmands du coin. Compte tenu du fait qu’il rend possible le contentement des appétits financiers des mercantilistes de tout bord et assure à l’aspiration gastronomique des gourmands de fortes chances de prospérer, l’être de la dépouille mortelle d’un homme finit par être instrumentalisé par tous ceux dont les appétits sont pourtant d’une hétérogénéité apparemment susceptible de les rapporter sur le mode du conflit.

Comment soustraire l’être de la dépouille mortelle de l’homme aux contraintes de l’économie de la mort ? C’est la question thanatho-éthique qui s’impose aujourd’hui au regard de l’importance que revêt, notamment au Cameroun, l’instrumentalisation de l’être de la dépouille mortelle de l’homme à des fins économiques, politiques, affectives et gastronomiques.

Pr. Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 10:19

Comment pouvoir articuler, avec bonheur, ces trois concepts, quand on sait que les jeux, qui relèvent de la sphère ludique, donc du divertissement au sens pascalien, ne semblent pas trouver dans les sphères académique et pédagogique, l’espace approprié à leur bon déploiement ? Quelle pertinence logique le concept de jeux universitaires peut-il revêtir lorsqu’on sait que l’Université est moins un espace ludique qu’un cadre académique régie par une pédagogie dont la particularité vient de la très grande noblesse de ses perspectives scientifiques, technologiques, économiques et éthico-politiques ? Suivant cette problématique, les jeux apparaissent comme ce qui ne peut être organisé à l’Université que lorsqu’on prend la sphère académique pour la sphère ludique. Cette confusion de sphères a nécessairement lieu quand on perd de vue la différence sur le mode de laquelle se rapportent les téléologies premières des jeux, de l’Académie et de l’éducation.

I-Les jeux, l’Académie et l’Education dans l’ordre de la spécificité téléologique

On joue d’abord pour se divertir, c’est-à-dire pour rompre avec la monotonie d’une vie et d’une existence que les contraintes historiques se chargent de rendre considérablement déplaisantes. Le jeu apparaît, dans ce cas, comme l’investissement de soi dans le procès d’accroissement des plaisirs dans un temps d’adversité qui a coutume de soumettre la vie et l’existence au principe de restriction, comme s’il tenait à les placer cyniquement sous la régie inhumaine de la frustration. Ce n’est pas évidemment la téléologie à laquelle se subordonnent l’Académie et l’éducation, car on ne s’inscrit pas à l’Université parce qu’on veut rompre avec la monotonie de la vie et de l’existence. Celui qui prendrait les études universitaires pour des occasions de chasser l’ennui serait très vite amené à revoir ses calculs d’hédoniste, compte tenu du caractère particulièrement astreignant de la formation universitaire. Les multiples éruptions cérébrales qu’elle impose à ceux qui la sollicitent montrent que la formation universitaire n’est pas du tout une partie de plaisir. Il en est de même des pressions coercitives dont s’accompagne nécessairement l’éducation. Lorsqu’on prend ce concept dans son acception étymologique, on s’aperçoit aisément qu’il correspond à ce qu’on pourrait appeler la gouvernance des âmes ou des esprits, si tant est qu’éduquer signifie d’abord guider, conduire. Dans ce cas, il va sans dire que l’éducation met en relation deux figures dans une scène où le sérieux ne permet pas au jeu d’y faire irruption. Guider un jeune, de manière à faire de lui un authentique être humain, revient, comme le dit Emmanuel Kant dans le Traité de pédagogie, à le sortir de l’animalité. Comme entreprise de désensauvagement, donc d’humanisation de l’individu, l’éducation apparaît évidemment comme quelque chose dont le sérieux est incompatible avec les distractions caractéristiques des activités ludiques, quelque importante que soit la possibilité qu’elles ont de démultiplier le plaisir de vivre ou d’accroître la joie d’exister dans ce monde de plus en plus difficile. Comme on peut le remarquer, si l’approche définitionnelle nous aide à distinguer le ludique du sérieux, tel que celui-ci peut s’incarner dans l’académique et le pédagogique, son défaut est d’accentuer tellement leurs différences qu’on perd de vue la dialectique qui sous-tend réellement leurs rapports. La prise en compte de cette dialectique sur le mode de laquelle se rapportent effectivement le jeu et le sérieux, permet de se rendre compte que le ludique n’est pas tout à fait ce qui souffre d’une sévère crise du sérieux, eu égard aux atouts sociopolitiques, éthiques et pédagogiques qu’il comporte, lesquels rendent possible sa rencontre avec le sérieux.

II-La dialectique du jeu et du sérieux dans le rapport du ludique à l’académique et au pédagogique

C’est vrai que l’académique se présente comme le cadre où se joue un jeu de langage autre que celui du divertissement, tant il ne renvoie pas d’emblée au ludique dont la fin capitale est l’hédonique, dans ses dimensions digestives, festives et aphrodisiaques. L’académique est certes le lieu par excellence de la formation de haut niveau, de la recherche et de l’appui au développement à travers l’instrumentalisation d’une pédagogie spécifique. Mais lorsqu’on donne au ludique un meilleur sens, donc une heureuse vection, cela dissipe le sentiment qu’il fait malheureusement irruption dans l’académique et l’éducation pour en aliéner le sérieux. C’est le cas lorsque le ludique donne à l’esprit des étudiants et des enseignants de précieuses occasions de se récréer pour mieux se recréer. En tant que moment de rupture dialectique avec le sérieux de l’académique et du pédagogique, le ludique apparaît comme cette halte indispensable et salutaire au corps et à la pensée dont l’investissement dans la formation, la recherche et l’appui au développement est si contraignant qu’il importe de les ménager sous peine de se surmener. En éduquant, à travers l’exercice sportif, les étudiants à l’éthique de cette saine émulation qui développe l’imagination, parce qu’elle permet d’inventer les conditions de possibilité du dépassement de soi et d’accès à la victoire, en accroissant et en entretenant en eux le sens de l’effort, l’esprit d’endurance et de compétition pour que prévale le mérite, les jeux prouvent qu’ils relèvent également du sérieux et ne sont pas des distractions sans objet. En plus de faire de l’Université un cadre pourvu d’incitations ludiques grâces auxquelles on peut se reconnecter hédoniquement à la vie, les jeux jouent une importante fonction sociopolitique, puisqu’ils contribuent à la consolidation de la trame sociale qui peut s’effilocher si on ne fait pas prospérer au moyen, par exemple des jeux universitaires, le phénomène de la fraternisation fréquente de tous les acteurs qui y prennent part. L’observance des règles du jeu affermit si bien leur surmoi qu’elle les prédispose à respecter, même en dehors de l’espace ludique, les normes qui régissent non seulement la vie sociale, mais aussi la méthode de la recherche scientifique. En s’accoutumant à observer les règles de telle ou telle activité ludique, le joueur acquiert un sens élevé de la sociabilité. En exerçant les étudiants à respecter les règles du jeu, on les éduque, par conséquent, au respect des valeurs telles que le mérite, l’effort, l’altérité, la différence et la victoire. En intégrant donc le ludique dans son cadre de déploiement, l’académique ne fait pas preuve de masochisme, car son intention n’est pas d’aliéner son sérieux. Il veut plutôt instrumentaliser astucieusement les jeux universitaires pour le faire prospérer à partir des incitations sociopolitiques, pédagogiques et éthiques que comporte réellement le ludique. Il va sans dire que le sérieux dont il s’agit ne peut vraiment prospérer que s’il est assuré d’être toujours maître du jeu.

III-Comment s’assurer que le sérieux sera toujours maître du jeu

Compte tenu du fait que le ludique joue, comme cela a déjà été dit, un important rôle social, politique, pédagogique et éthique, il n’usurpe donc pas, dans l’espace académique camerounais, la place qui lui est annuellement réservée. Mais il ne peut continuer de mériter cette place que s’il se subordonne au sérieux de l’académique et du pédagogique. Pour cela, on doit toujours assigner au ludique la fonction instrumentale qu’il est appelé à jouer aux plans sociopolitique, pédagogique et éthique. Étant donné qu’il n’est qu’un moyen destiné à d’autres fins telles que : l’assainissement de l’esprit à travers celui du corps (men sana in corpore sano ), la gestion de l’adversité qui s’accompagne de l’esprit de tolérance, le sens de l’équipe ou du collectif qui permet de prendre la mesure des limites constitutionnelles de l’individu, l’intérêt commun auquel se subordonne la collaboration, les jeux prouvent qu’ils ont droit de cité dans l’Académie parce qu’ils ne sont pas une entrave à la formation de haut niveau et à l’éducation des jeunes aux valeurs cardinales. Ils perdraient cependant toute leur pertinence et leur sens s’ils se substantialisaient. Ce serait malheureusement le cas s’ils venaient, par hasard, à imposer la nécessité de leur dimension ludique à l’académique et au pédagogique, de manière à en aliéner le sérieux. Le sérieux cesserait d’être maître du jeu s’il arrivait qu’on prenne le ludique pour une fin en soi.

Conclusion

Le ludique n’est donc pas nécessairement l’envers du sérieux. Les jeux universitaires gardent tout leur sérieux, compte tenu des atouts dont ils sont réellement chargés. En suscitant, pour qu’il soit entretenu dans le temps et dans l’espace, comme c’est le cas de ceux de la XVIIIe édition, un sursaut patriotique pour la croissance et l’intégrité nationale, en éduquant les étudiants à la tolérance de la différence, en suscitant et en développant en eux la passion de triompher des difficultés de l’existence ou en les exerçant à expulser la violence à travers l’effort à déployer, les jeux universitaires jouent une fonction éducative si remarquable que leur caractère ludique ne peut compromettre le sérieux de l’académique et du pédagogique que si on les instrumentale à d’autres fins.

Pr. Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

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3 mai 2015 7 03 /05 /mai /2015 00:35

Qui classe qui ? La question relative à l’identité du « qui » n’éclipse pas celle qui se rapporte à la critériologie devant régir la logique de ce classement. Ces deux questions ne résorbent pas non plus celle qui est liée à la pertinence d’une critériologie à l’élaboration de laquelle toutes les Universités n’ont pas démocratiquement collaboré.

Enfin, en vue de quoi ou de qui un tel classement est-il effectivement élaboré ?

Pr Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

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