Le Professeur AYISSI Lucien parle…
Récemment désigné Président du Comité Scientifique du journal Minerve
infos du CPPSA, cet Enseignant, Professeur d’Université mondialement reconnu et chercheur en sciences sociales, s’exprime sur sa carrière, ses ambitions et ses multiples travaux de
recherche dans une interview exclusive accordée à la rédaction de Minerve infos…
1-Bonjour Professeur, merci déjà d’avoir répondu à notre invitation, malgré
vos multiples sollicitations académiques et scientifiques. Vous avez été récemment désigné comme Président du Comité Scientifique de Minerve infos, quel sentiment cela suscite-t-il en
vous ?
Pr AYISSI Lucien
Il me plaît de collaborer à la vie de Minerve infos. C’est pour cette raison
que j’ai accepté d’assumer la responsabilité de présider à l’animation scientifique de ce journal. De cette manière, j’espère pouvoir continuer à assumer, dans un autre cadre, mon devoir de
formateur.
2-Ensuite, pour sortir un peu de votre désignation, et s’intéresser à votre
carrière, comment vous êtes-vous intéressé aux sciences sociales et particulièrement à la philosophie ?
Pr AYISSI Lucien
C’est une longue histoire qui a commencé par un coup de foudre à l’égard de la
philosophie. Pour l’essentiel, c’est mon professeur d’histoire de la classe de quatrième, le Frère Henri Marcoux, qui a suscité et développé en moi la passion pour la philosophie. En nous
décrivant le rôle décisif que les philosophes des Lumières ont idéologiquement joué, notamment en France, dans l’avènement d’un nouvel ordre sociopolitique à travers la Révolution française de
1789, il a allumé en moi une flamme qui ne peut plus s’éteindre. En classe de terminale, le pouvoir de séduction que la philosophie a exercé sur ma psychologie m’a déterminé à m’inscrire au
Département de philosophie de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Yaoundé, alors que j’étais également brillant en français, en anglais et en espagnol.
Pour tout dire, ma prédilection pour la philosophie se comprend à partir d’un réseau
complexe de motivations personnelles que je ne peux pas exhaustivement présenter ici.
3-Professeur, si vous le permettez, arrêtons-nous un instant sur vos travaux.
Ils sont multiples, variés voire pluridisciplinaires. Pouvez-vous nous en faire l’état et surtout esquisser les perspectives sur lesquelles ils débouchent actuellement ?
Professeur AYISSI Lucien
En plus de cinq essais et un roman, La Prière de Yakob (2010), j’ai déjà publié, dans des revues scientifiques d’ici
et d’ailleurs, trente-deux articles. La plupart de mes publications portent sur des questions relatives à l’éthique, telle qu’elle est de plus en plus en crise dans un monde en dérive. Certaines
de ces publications portent principalement sur l’éthique sociale et politique : « Le marché global et sa clôture inhumaine » (2001), Corruption et gouvernance (2003, 2008),
« Corruption et droits de l’homme » (2005) ; Corruption et pauvreté (2007) ; Gouvernance camerounaise et lutte contre la pauvreté : interpellations éthiques et
propositions politiques (2009) ; Rationalité prédatrice et crise de l’État de droit (2011).
Étant donné que je suis également préoccupé par des questions se rapportant à la thanato-éthique, à la géronto-éthique, à
l’éthique de l’altérité, de la vie et des soins, j’ai, pour cela, publié : « Le sida dans le jeu du plaisir et de la mort » (2006), « Éthique et enseignement
universitaire en Afrique : état des lieux et défis épistémologiques » (2006), « La logique hédonistique de l’homosexualité au regard de l’éthique de la vie » (2009), Penser
le sida : analyses croisées d’une pandémie (en collaboration avec le Professeur Hubert Mono Ndjana, 2010).
La violence qui prospère aujourd’hui à la faveur des projets de guerre perpétuelle des agences de terrorisme et des États
déterminés à mettre le monde en forme suivant leurs appétits économiques, m’a motivé à publier : « Corruption et violence » (1998) ; « Repenser la paix dans
l’hyperviolence contemporaine » (2003) ; « La complexité du statut de la victime dans la dialectique de la violence » (2007) ; « Le problème du vivre-ensemble entre
le Même et l’Autre dans l’État postcolonial d’Afrique noire » (2008) ; « La promotion de l’éthique de la paix dans le pantagonisme » (2009). En 2012, je compte ajouter à mes
réflexions portant sur l’éthique, un essai intitulé : L’éthique de la personne dans la marchandisation globale.
Comme vous pouvez le remarquer, ces publications qui sont débordées par d’autres se rapportant aux préoccupations d’ordre
métaphysique, épistémologique ou politique – « Cogito et altérité » (2004) ; « Philosophie africaine et complexe de castration » (2005) ; « Descartes et
l’esprit de la libre entreprise : une interprétation économique de la pensée de Descartes (2005) ; « Essai de clarification du rapport de l’Afrique à la technoscience »,
(2006) ; « Optimisme théologique et apologétique chez Leibniz » (2007), « Le destin de l’Afrique dans la logique de la mondialisation actuelle » (2008) ;
« Vérité et société » (2010) ; « Les problèmes de topologie et de sens que pose la chefferie traditionnelle dans la gouvernance camerounaise actuelle » (2011), etc. –
s’inscrivent, pour la plupart, dans un champ théorique bien déterminé. Ce que je mets en perspective à travers les réflexions que j’y déploie grâce à une approche holistique, ce sont les valeurs
éthiques sur lesquelles on fait cyniquement l’impasse au moyen d’une rationalité qui, dans la mondialisation actuelle, se subordonne de plus en plus à la rentabilité.
4-Par ailleurs, Professeur, parlez-nous de votre personnalité scientifique actuelle. Vous êtes reconnu non plus comme un simple
philosophe, mais plutôt comme un chercheur interdisciplinaire aux frontières des différentes sciences sociales notamment comme un épistémologue des sciences sociales.
Philosophe, l’êtes-vous encore ? Si oui, comment accordez-vous cette discipline souvent traitée de très brumeuse et évasive avec la
sociologie ou encore avec des thèmes aussi psychologiques que celui du Sida que vous présentez dans un ouvrage avec le Pr Mono Ndjana ?
Pr AYISSI Lucien
Je reste philosophe, bien que j’aspire à devenir un homme de culture. La balkanisation de la science est consécutive à son
extrême ramification. La science s’est tellement ramifiée dans le temps qu’il est aujourd’hui impossible de tout maîtriser. Le fait qu’elle soit devenue océaniforme rend la spécialisation
nécessaire. Cependant, pour gagner en pertinence dans une dynamique réflexive, il importe d’emprunter aux autres disciplines leurs concepts, tout en gardant sa personnalité scientifique. Celle-ci
est manifestée par la méthode qu’on adopte. La philosophie aspire constamment à réfléchir sur tout, mais suivant son approche.
Comme vous avez pu le constater dans l’ouvrage dont vous parlez, le Sida ne s’inscrit pas dans une problématique
exclusivement psychologique. Ce n’est pas non plus un thème sur lequel les experts en sciences biomédicales pourraient avoir le dernier mot. Il s’agit d’une question qui interpelle
scientifiquement tous les experts. Un économiste pourrait, par exemple, analyser l’impact économique de cette pandémie sur le développement d’un pays comme le nôtre. Une géographie et une
sociologie du Sida sont également possibles. Ce qui intéresse le philosophe que je suis, c’est la dimension métaphysique et éthique de la question : comment pouvoir inscrire mon être dans la
durée si l’amour chargé d’agrémenter la vie et de contribuer à sa reproduction dans le temps peut véhiculer la maladie et la mort à travers le Sida ? Quel type de relation construire avec
celui qui a noué, malgré lui, un pacte pathologique avec le Sida et dont la temporalité est constamment gouvernée par la crainte de la mort ?
Le fait que je m’intéresse aux questions relatives au Sida, à la corruption, à la gouvernance, à la violence, au
vivre-ensemble prouve que le philosophe authentique n’est pas celui qui se dissimule derrière des nuages opaques pour agiter puérilement des carapaces verbales impressionnantes.
Pour tout dire, la chance que les chercheurs ont, c’est que les frontières des différentes disciplines scientifiques ne
seront jamais protégées par des douaniers. C’est grâce à la libre circulation des savoirs et à leur enrichissante compénétration que les chercheurs reculent lentement mais sûrement les bornes de
l’ignorance.
5-Professeur, au regard de vos multiples casquettes, quel message voulez-vous diffuser sur fond de votre pensée ?
Pr AYISSI Lucien
Je n’ai pas de message spécial à diffuser. Par tempérament, je n’aime pas les diffuseurs de messages, car très souvent, ils
versent dans le messianisme en se prenant pour les porte-parole ou les porte-voix d’une transcendance par rapport à laquelle ils prétendent avoir des rapports d’affinité exclusifs. En contribuant
au progrès de la recherche dans mon université d’appartenance, j’essaie, modestement, de faire partie de ceux qui collaborent à rendre scientifiquement visible l’université camerounaise dans un
monde idéologiquement saturé. Ainsi, j’essaie aussi de faire valoir ma citoyenneté globale en réfléchissant sur les problèmes qui étouffent l’expression de notre humanité aussi bien à l’échelle
locale qu’à l’échelle globale. J’essaie enfin de montrer à mes étudiants que la voie du travail est celle qui doit être préférée à toutes celles que pourraient leur proposer les charlatans du
campus ou les magiciens du quartier.
6-Vous entretenez un blog dans lequel vous servez au public une analyse scientifique assez particulière de l’actualité internationale
avec de promptes réactions et même de l’interaction. Quelle est pour vous l’opportunité et même la nécessité de ce blog (ayiluc.over-blog.org) ?
Pr AYISSI Lucien
J’ai créé ce blog en 2006 pour résoudre un problème, celui de pouvoir opiner et juger librement sur ce qui se passe dans le
monde, de manière à susciter, par rapport à mes prises de position, les réactions d’autres penseurs. C’est un espace réflexif que j’exploite pour faire de brèves et rapides analyses sur le cours
du monde.
Persuadé que nous sommes tous les autochtones d’un monde dont certains ont tort de se proclamer, sans aucun titre de
propriété, maîtres et possesseurs, je n’ai pas le sentiment de m’ingérer dans les affaires d’autrui quand je poste dans mon blog, des réflexions sur le cours de la politique européenne ou
américaine, sur la guerre en Irak ou en Afghanistan, sur la Palestine que je considère comme la forme politique métaphorisée des États africains, sur les mœurs de Silvio Berlusconi ou de
Dominique Strauss Kahn, sur la logique de l’injonction et de l’imposition à laquelle recourent les puissances atomiques pour déstabiliser les États afin de piller leurs ressources, etc.
Les blogs ont l’avantage que leur création est gratuite. Grâce au mien, j’ai pu nouer des échanges intellectuels fructueux
et parfois vifs avec beaucoup de personnes que je ne connais pas. Les analyses que j’ai faites sur les mœurs de M. Strauss Kahn ont intéressé un groupe de mathématiciens français qui analysent la
question de la prédation en référence à trois figures emblématiques : Clinton, Strauss Kahn et le tigre. Depuis lors, j’échange avec eux sur la possible mathématisation de la prédation
sexuelle ou sociale.
7-Et j’embraierai sur l’opportunité de ce blog, pour vous demander votre avis sur les tournants, les surprises connues ou encore
possibles et même les inquiétudes de l’année 2011 (année électorale africaine, heure du printemps arabe, les perspectives d’un nouveau départ pour l’Afrique au lendemain des 50 ans
d’indépendance, année également de la nouvelle politique de la communauté internationale en Afrique…).
Pr AYISSI Lucien
À mon humble avis, la dynamique globale pose de sérieux problèmes de sens. En soumettant le cours du monde au procès
d’intelligibilisation, je me demande si l’explication à laquelle je parviens au terme de mes analyses est vraiment la bonne. Mais, ce que je retiens, c’est que l’impérialisme n’a plus honte
d’exister à découvert pour ensauvager le monde comme il lui plaît. Cela explique la peur panique qui s’empare des chefs des États faibles ; ils n’osent même plus condamner la violence
horrible des membres d’une communauté internationale qui se réduit curieusement à trois pays, de peur d’être déstabilisés et assassinés à la suite, par exemple, de Kadhafi.
La raison du plus sauvage doit-elle toujours être considérée comme la meilleure ? Pourquoi le reste du monde doit-il
continuer de pâtir de la sauvagerie de ceux qui bombent leur torse au Conseil de Sécurité pour la simple raison qu’ils peuvent le détruire ?
Ceci m’amène à dire que ceux qui font, à l’université, le temple de la raison et de la science, la promotion de
l’irrationalisme, sont d’une irresponsabilité criminelle à l’égard de l’Afrique. Si le Grand Autre domine le monde, c’est parce qu’il maîtrise la technoscience. Je dois préciser que ce n’est pas
celle-ci qu’il faut condamner après son ontologisation aberrante, mais plutôt l’instrumentalisation inhumaine qui en est faite. Si la vulnérabilité politique de l’Afrique survit à sa magie et à
sa sorcellerie, c’est que la voie de la magie et de la sorcellerie ne peut pas donner sur l’émancipation et le développement escomptés par cette importante partie du monde.
Je pense que nous devons collaborer, au terme de 50 ans d’indépendance, à engager résolument l’Afrique dans la voie de
l’émancipation et du développement. Pour cela, il faut que nous ayons le courage de surmonter les obstacles du Dedans et du Dehors. Si nous ne procédons pas à la correction des défauts du Dedans,
notre aspiration à exister ne prospérera pas. Si nous nous laissons déterminer par le Dehors, comme c’est malheureusement le cas, nous ne serons, tout au plus que ses avatars ou ses clones. En
substituant à notre aspiration à exister la reproduction mimétique du vouloir de l’Autre, nous nous trompons grossièrement de solution.
8-À côté de cette activité numérique, vous entretenez également des espaces de publication aux Éditions L’Harmattan, pour la jeunesse que
vous avez formée. Dîtes-nous en un mot.
Pr AYISSI Lucien
Dans le cadre des activités éditoriales des Éditions L’Harmattan, je dirige effectivement deux collections :
« Problématiques Africaines » et « Éthique, Politique & Science ». Ce sont de plages conceptuelles que j’ai créées pour participer à la libération du logos. J’encourage
les jeunes chercheurs brillants à les occuper. J’ai même fait la promesse aux meilleurs étudiants en sciences sociales de les aider à les occuper valablement pour le rayonnement scientifique du
Cameroun et de l’Afrique.
9-Arrivé au terme de cet échange, Professeur, quel message adressez-vous à l’endroit de tous les étudiants, notamment les cerclains, en
tant qu’ancien Secrétaire Général du CPPSA et enseignant ?
Pr AYISSI Lucien
Je vais me contenter de dire aux étudiants qu’il faut beaucoup travailler. Ce n’est que par le travail que le Cameroun et
l’Afrique peuvent s’en sortir. À la suite du Professeur Marcien Towa, le célèbre philosophe camerounais qui vient de commettre un nouvel ouvrage dans la Collection « Problématiques
Africaines » des Éditions L’Harmattan, lequel s’intitule : Identité et transcendance, je dirais qu’il faut travailler à la domination et à l’appropriation de la science et de la
technique, gages de notre émancipation et de notre développement. Cette thèse est de plus en plus d’actualité dans un aujourd’hui où l’Afrique est considérablement humiliée par ceux qui
maîtrisent la science et la technique, et qui les instrumentalisent à des fins de domination et d’exploitation des peuples et des États.
À l’endroit des cerclains, je dirais qu’ils doivent entretenir en eux le sens du sacrifice qu’ils font lorsqu’ils
s’investissent, nuit et jour, à protéger le patrimoine documentaire dont ils ont la responsabilité.
Professeur, votre désignation est donc un retour au sein de la maison, mais avec une autre casquette, plus prestigieuse, celle de
Président du Comité scientifique du
journal du
Cercle. À ce titre, Pr AYISSI Lucien, merci pour votre disponibilité à nous avoir accordé cet entretien.
Pr AYISSI Lucien
Je vous suis très reconnaissant de m’avoir permis de me dévoiler un peu dans le cadre de cet entretien. Mon parcours
universitaire doit vous prouver que les cerclains que vous êtes aujourd’hui sont de potentiels professeurs d’université. Je vous exhorte donc à commuer cette potentialité en réalité.