Jeudi 10 novembre 2011 4 10 /11 /Nov /2011 05:45

 

professeur_ayissi.jpg Qui pouvait croire que la patrie d’Aristote, ce brillant esprit qui a inventé l’économie, pourrait un jour pâtir des méfaits de la forme commerciale de la chrématistique, cet art compulsif d’accumuler, même par l’usure, que ce grand philosophe opposait, pour le critiquer sévèrement, à l’art naturel d’acquérir ? Qui pouvait croire que la Grèce de celui qui montrait déjà, dans l’Antiquité, les dangers politiques de ce que Lula Ignacio da Silva a, à juste titre, appelé l’ « économie de casino », allait devoir se mettre sous le code financier des Barbares cupides et cyniques, pour qui la souffrance des compatriotes d’Aristote est un petit détail à côté des finances publiques de la Grèce dont il faut, à tout prix, rétablir l’équilibre pour la sécurité financière et la prospérité de la zone euro ?

Il est permis de dire que la Grèce qui est aujourd’hui mise en coupe financière réglée par les Barbaroï, dans une Europe et un Occident dont elle est pourtant, en termes de civilisation, le berceau, n’est pas celle d’Aristote. La Grèce qui a eu tort de dire tous les bonsoirs du monde à la spéculation intellectuelle au profit de la spéculation financière, au point de n’avoir plus l’occasion de produire, dans le temps, de grands esprits comme Socrate, Platon ou Aristote, est une Grèce qui a inconsidérément donné à la chrématistique des Barbares l’occasion de sévir chez elle au préjudice de ses citoyens et au détriment de sa souveraineté.

La crise financière qui sévit aujourd’hui dans certains pays européens, et qui fait peser de graves menaces sur l’économie mondiale, doit servir de leçon à tous ceux qui oublient que l’économie est d’abord, selon son inventeur, la gestion rationnelle de la maisonnée. L’infernale spéculation financière dont la maison-monde est de plus en plus le théâtre s’inscrit plutôt dans le cycle d’une chrématistique dont la perversité économique n’est plus à démontrer.

Étant donné que la chrématistique, qui ne suscite que des îlots de prospérité dans la grande misère globale, indigne de plus en plus de monde, il est urgent que les politiques qui affirment la primauté du droit de spéculer et d’accumuler sur le droit de vivre, pensent à la mise en place d’une alteréconomie dans laquelle la centralité de l’humanité de l’homme est absolutisée.

 

Pr Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

Par Ayissi Lucien - Publié dans : ayiluc
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Dimanche 30 octobre 2011 7 30 /10 /Oct /2011 04:44


 

professeur_ayissi.jpg Le Professeur AYISSI Lucien parle…

 

Récemment désigné Président du Comité Scientifique du journal Minerve infos du CPPSA, cet Enseignant, Professeur d’Université mondialement reconnu et chercheur en sciences sociales, s’exprime sur sa carrière, ses ambitions et ses multiples travaux de recherche dans une interview exclusive accordée à la rédaction de Minerve infos…

 

1-Bonjour Professeur, merci déjà d’avoir répondu à notre invitation, malgré vos multiples sollicitations académiques et scientifiques. Vous avez été récemment désigné comme Président du Comité Scientifique de Minerve infos, quel sentiment cela suscite-t-il en vous ?

 

Pr AYISSI Lucien 

Il me plaît de collaborer à la vie de Minerve infos. C’est pour cette raison que j’ai accepté d’assumer la responsabilité de présider à l’animation scientifique de ce journal. De cette manière, j’espère pouvoir continuer à assumer, dans un autre cadre, mon devoir de formateur.

 

2-Ensuite, pour sortir un peu de votre désignation, et s’intéresser à votre carrière, comment vous êtes-vous intéressé aux sciences sociales et particulièrement à la philosophie ?

 

Pr AYISSI Lucien

C’est une longue histoire qui a commencé par un coup de foudre à l’égard de la philosophie. Pour l’essentiel, c’est mon professeur d’histoire de la classe de quatrième, le Frère Henri Marcoux, qui a suscité et développé en moi la passion pour la philosophie. En nous décrivant le rôle décisif que les philosophes des Lumières ont idéologiquement joué, notamment en France, dans l’avènement d’un nouvel ordre sociopolitique à travers la Révolution française de 1789, il a allumé en moi une flamme qui ne peut plus s’éteindre. En classe de terminale, le pouvoir de séduction que la philosophie a exercé sur ma psychologie m’a déterminé à m’inscrire au Département de philosophie de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Yaoundé, alors que j’étais également brillant en français, en anglais et en espagnol.

Pour tout dire, ma prédilection pour la philosophie se comprend à partir d’un réseau complexe de motivations personnelles que je ne peux pas exhaustivement présenter ici.

 

3-Professeur, si vous le permettez, arrêtons-nous un instant sur vos travaux. Ils sont multiples, variés voire pluridisciplinaires. Pouvez-vous nous en faire l’état et surtout esquisser les perspectives sur lesquelles ils débouchent actuellement ?

 

Professeur AYISSI Lucien

En plus de cinq essais et un roman, La Prière de Yakob (2010), j’ai déjà publié, dans des revues scientifiques d’ici et d’ailleurs, trente-deux articles. La plupart de mes publications portent sur des questions relatives à l’éthique, telle qu’elle est de plus en plus en crise dans un monde en dérive. Certaines de ces publications portent principalement sur l’éthique sociale et politique : « Le marché global et sa clôture inhumaine » (2001), Corruption et gouvernance (2003, 2008), « Corruption et droits de l’homme » (2005) ; Corruption et pauvreté (2007) ; Gouvernance camerounaise et lutte contre la pauvreté : interpellations éthiques et propositions politiques (2009) ; Rationalité prédatrice et crise de l’État de droit (2011).

Étant donné que je suis également préoccupé par des questions se rapportant à la thanato-éthique, à la géronto-éthique, à l’éthique de l’altérité, de la vie et des soins, j’ai, pour cela, publié : « Le sida dans le jeu du plaisir et de la mort » (2006), « Éthique et enseignement universitaire en Afrique : état des lieux et défis épistémologiques » (2006), « La logique hédonistique de l’homosexualité au regard de l’éthique de la vie » (2009), Penser le sida : analyses croisées d’une pandémie (en collaboration avec le Professeur Hubert Mono Ndjana, 2010).

La violence qui prospère aujourd’hui à la faveur des projets de guerre perpétuelle des agences de terrorisme et des États déterminés à mettre le monde en forme suivant leurs appétits économiques, m’a motivé à publier : « Corruption et violence » (1998) ; « Repenser la paix dans l’hyperviolence contemporaine » (2003) ; « La complexité du statut de la victime dans la dialectique de la violence » (2007) ; « Le problème du vivre-ensemble entre le Même et l’Autre dans l’État postcolonial d’Afrique noire » (2008) ; « La promotion de l’éthique de la paix dans le pantagonisme » (2009). En 2012, je compte ajouter à mes réflexions portant sur l’éthique, un essai intitulé : L’éthique de la personne dans la marchandisation globale.

Comme vous pouvez le remarquer, ces publications qui sont débordées par d’autres se rapportant aux préoccupations d’ordre métaphysique, épistémologique ou politique – « Cogito et altérité » (2004) ; « Philosophie africaine et complexe de castration » (2005) ; « Descartes et l’esprit de la libre entreprise : une interprétation économique de la pensée de Descartes (2005) ; « Essai de clarification du rapport de l’Afrique à la technoscience », (2006) ; « Optimisme théologique et apologétique chez Leibniz » (2007), « Le destin de l’Afrique dans la logique de la mondialisation actuelle » (2008) ; « Vérité et société » (2010) ; « Les problèmes de topologie et de sens que pose la chefferie traditionnelle dans la gouvernance camerounaise actuelle » (2011), etc. – s’inscrivent, pour la plupart, dans un champ théorique bien déterminé. Ce que je mets en perspective à travers les réflexions que j’y déploie grâce à une approche holistique, ce sont les valeurs éthiques sur lesquelles on fait cyniquement l’impasse au moyen d’une rationalité qui, dans la mondialisation actuelle, se subordonne de plus en plus à la rentabilité.

 

4-Par ailleurs, Professeur, parlez-nous de votre personnalité scientifique actuelle. Vous êtes reconnu non plus comme un simple philosophe, mais plutôt comme un chercheur interdisciplinaire aux frontières des différentes sciences sociales notamment comme un épistémologue des sciences sociales.

Philosophe, l’êtes-vous encore ? Si oui, comment accordez-vous cette discipline souvent traitée de très brumeuse et évasive avec la sociologie ou encore avec des thèmes aussi psychologiques que celui du Sida que vous présentez dans un ouvrage avec le Pr Mono Ndjana ?

 

Pr AYISSI Lucien

 

Je reste philosophe, bien que j’aspire à devenir un homme de culture. La balkanisation de la science est consécutive à son extrême ramification. La science s’est tellement ramifiée dans le temps qu’il est aujourd’hui impossible de tout maîtriser. Le fait qu’elle soit devenue océaniforme rend la spécialisation nécessaire. Cependant, pour gagner en pertinence dans une dynamique réflexive, il importe d’emprunter aux autres disciplines leurs concepts, tout en gardant sa personnalité scientifique. Celle-ci est manifestée par la méthode qu’on adopte. La philosophie aspire constamment à réfléchir sur tout, mais suivant son approche.

Comme vous avez pu le constater dans l’ouvrage dont vous parlez, le Sida ne s’inscrit pas dans une problématique exclusivement psychologique. Ce n’est pas non plus un thème sur lequel les experts en sciences biomédicales pourraient avoir le dernier mot. Il s’agit d’une question qui interpelle scientifiquement tous les experts. Un économiste pourrait, par exemple, analyser l’impact économique de cette pandémie sur le développement d’un pays comme le nôtre. Une géographie et une sociologie du Sida sont également possibles. Ce qui intéresse le philosophe que je suis, c’est la dimension métaphysique et éthique de la question : comment pouvoir inscrire mon être dans la durée si l’amour chargé d’agrémenter la vie et de contribuer à sa reproduction dans le temps peut véhiculer la maladie et la mort à travers le Sida ? Quel type de relation construire avec celui qui a noué, malgré lui, un pacte pathologique avec le Sida et dont la temporalité est constamment gouvernée par la crainte de la mort ?

Le fait que je m’intéresse aux questions relatives au Sida, à la corruption, à la gouvernance, à la violence, au vivre-ensemble prouve que le philosophe authentique n’est pas celui qui se dissimule derrière des nuages opaques pour agiter puérilement des carapaces verbales impressionnantes.

Pour tout dire, la chance que les chercheurs ont, c’est que les frontières des différentes disciplines scientifiques ne seront jamais protégées par des douaniers. C’est grâce à la libre circulation des savoirs et à leur enrichissante compénétration que les chercheurs reculent lentement mais sûrement les bornes de l’ignorance. 

 

5-Professeur, au regard de vos multiples casquettes, quel message voulez-vous diffuser sur fond de votre pensée ?

 

Pr AYISSI Lucien

 

Je n’ai pas de message spécial à diffuser. Par tempérament, je n’aime pas les diffuseurs de messages, car très souvent, ils versent dans le messianisme en se prenant pour les porte-parole ou les porte-voix d’une transcendance par rapport à laquelle ils prétendent avoir des rapports d’affinité exclusifs. En contribuant au progrès de la recherche dans mon université d’appartenance, j’essaie, modestement, de faire partie de ceux qui collaborent à rendre scientifiquement visible l’université camerounaise dans un monde idéologiquement saturé. Ainsi, j’essaie aussi de faire valoir ma citoyenneté globale en réfléchissant sur les problèmes qui étouffent l’expression de notre humanité aussi bien à l’échelle locale qu’à l’échelle globale. J’essaie enfin de montrer à mes étudiants que la voie du travail est celle qui doit être préférée à toutes celles que pourraient leur proposer les charlatans du campus ou les magiciens du quartier.

 

6-Vous entretenez un blog dans lequel vous servez au public une analyse scientifique assez particulière de l’actualité internationale avec de promptes réactions et même de l’interaction. Quelle est pour vous l’opportunité et même la nécessité de ce blog (ayiluc.over-blog.org) ?

 

Pr AYISSI Lucien

 

J’ai créé ce blog en 2006 pour résoudre un problème, celui de pouvoir opiner et juger librement sur ce qui se passe dans le monde, de manière à susciter, par rapport à mes prises de position, les réactions d’autres penseurs. C’est un espace réflexif que j’exploite pour faire de brèves et rapides analyses sur le cours du monde.

Persuadé que nous sommes tous les autochtones d’un monde dont certains ont tort de se proclamer, sans aucun titre de propriété, maîtres et possesseurs, je n’ai pas le sentiment de m’ingérer dans les affaires d’autrui quand je poste dans mon blog, des réflexions sur le cours de la politique européenne ou américaine, sur la guerre en Irak ou en Afghanistan, sur la Palestine que je considère comme la forme politique métaphorisée des États africains, sur les mœurs de Silvio Berlusconi ou de Dominique Strauss Kahn, sur la logique de l’injonction et de l’imposition à laquelle recourent les puissances atomiques pour déstabiliser les États afin de piller leurs ressources, etc.

Les blogs ont l’avantage que leur création est gratuite. Grâce au mien, j’ai pu nouer des échanges intellectuels fructueux et parfois vifs avec beaucoup de personnes que je ne connais pas. Les analyses que j’ai faites sur les mœurs de M. Strauss Kahn ont intéressé un groupe de mathématiciens français qui analysent la question de la prédation en référence à trois figures emblématiques : Clinton, Strauss Kahn et le tigre. Depuis lors, j’échange avec eux sur la possible mathématisation de la prédation sexuelle ou sociale.

 

7-Et j’embraierai sur l’opportunité de ce blog, pour vous demander votre avis sur les tournants, les surprises connues ou encore possibles et même les inquiétudes de l’année 2011 (année électorale africaine, heure du printemps arabe, les perspectives d’un nouveau départ pour l’Afrique au lendemain des 50 ans d’indépendance, année également de la nouvelle politique de la communauté internationale en Afrique…).

 

Pr AYISSI Lucien

À mon humble avis, la dynamique globale pose de sérieux problèmes de sens. En soumettant le cours du monde au procès d’intelligibilisation, je me demande si l’explication à laquelle je parviens au terme de mes analyses est vraiment la bonne. Mais, ce que je retiens, c’est que l’impérialisme n’a plus honte d’exister à découvert pour ensauvager le monde comme il lui plaît. Cela explique la peur panique qui s’empare des chefs des États faibles ; ils n’osent même plus condamner la violence horrible des membres d’une communauté internationale qui se réduit curieusement à trois pays, de peur d’être déstabilisés et assassinés à la suite, par exemple, de Kadhafi.

La raison du plus sauvage doit-elle toujours être considérée comme la meilleure ? Pourquoi le reste du monde doit-il continuer de pâtir de la sauvagerie de ceux qui bombent leur torse au Conseil de Sécurité pour la simple raison qu’ils peuvent le détruire ?

Ceci m’amène à dire que ceux qui font, à l’université, le temple de la raison et de la science, la promotion de l’irrationalisme, sont d’une irresponsabilité criminelle à l’égard de l’Afrique. Si le Grand Autre domine le monde, c’est parce qu’il maîtrise la technoscience. Je dois préciser que ce n’est pas celle-ci qu’il faut condamner après son ontologisation aberrante, mais plutôt l’instrumentalisation inhumaine qui en est faite. Si la vulnérabilité politique de l’Afrique survit à sa magie et à sa sorcellerie, c’est que la voie de la magie et de la sorcellerie ne peut pas donner sur l’émancipation et le développement escomptés par cette importante partie du monde.

Je pense que nous devons collaborer, au terme de 50 ans d’indépendance, à engager résolument l’Afrique dans la voie de l’émancipation et du développement. Pour cela, il faut que nous ayons le courage de surmonter les obstacles du Dedans et du Dehors. Si nous ne procédons pas à la correction des défauts du Dedans, notre aspiration à exister ne prospérera pas. Si nous nous laissons déterminer par le Dehors, comme c’est malheureusement le cas, nous ne serons, tout au plus que ses avatars ou ses clones. En substituant à notre aspiration à exister la reproduction mimétique du vouloir de l’Autre, nous nous trompons grossièrement de solution.

 

8-À côté de cette activité numérique, vous entretenez également des espaces de publication aux Éditions L’Harmattan, pour la jeunesse que vous avez formée. Dîtes-nous en un mot.

 

Pr AYISSI Lucien

Dans le cadre des activités éditoriales des Éditions L’Harmattan, je dirige effectivement deux collections : « Problématiques Africaines » et « Éthique, Politique & Science ». Ce sont de plages conceptuelles que j’ai créées pour participer à la libération du logos. J’encourage les jeunes chercheurs brillants à les occuper. J’ai même fait la promesse aux meilleurs étudiants en sciences sociales de les aider à les occuper valablement pour le rayonnement scientifique du Cameroun et de l’Afrique.

 

9-Arrivé au terme de cet échange, Professeur, quel message adressez-vous à l’endroit de tous les étudiants, notamment les cerclains, en tant qu’ancien Secrétaire Général du CPPSA et enseignant ?

 

Pr AYISSI Lucien

Je vais me contenter de dire aux étudiants qu’il faut beaucoup travailler. Ce n’est que par le travail que le Cameroun et l’Afrique peuvent s’en sortir. À la suite du Professeur Marcien Towa, le célèbre philosophe camerounais qui vient de commettre un nouvel ouvrage dans la Collection « Problématiques Africaines » des Éditions L’Harmattan, lequel s’intitule : Identité et transcendance, je dirais qu’il faut travailler à la domination et à l’appropriation de la science et de la technique, gages de notre émancipation et de notre développement. Cette thèse est de plus en plus d’actualité dans un aujourd’hui où l’Afrique est considérablement humiliée par ceux qui maîtrisent la science et la technique, et qui les instrumentalisent à des fins de domination et d’exploitation des peuples et des États.

À l’endroit des cerclains, je dirais qu’ils doivent entretenir en eux le sens du sacrifice qu’ils font lorsqu’ils s’investissent, nuit et jour, à protéger le patrimoine documentaire dont ils ont la responsabilité.

 

Professeur, votre désignation est donc un retour au sein de la maison, mais avec une autre casquette, plus prestigieuse, celle de Président du Comité scientifique du professeur_ayissi.jpg journal du Cercle. À ce titre, Pr AYISSI Lucien, merci pour votre disponibilité à nous avoir accordé cet entretien.

 

Pr AYISSI Lucien

 

Je vous suis très reconnaissant de m’avoir permis de me dévoiler un peu dans le cadre de cet entretien. Mon parcours universitaire doit vous prouver que les cerclains que vous êtes aujourd’hui sont de potentiels professeurs d’université. Je vous exhorte donc à commuer cette potentialité en réalité.

 

Par Ayissi Lucien - Publié dans : ayiluc
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Vendredi 28 octobre 2011 5 28 /10 /Oct /2011 16:13

 

professeur_ayissi.jpg Comment comprendre le déferlement de la violence des Occidentaux ?

Une telle question ne devrait pas se poser lorsqu’on sait que, dans l’histoire, les peuples occidentaux ont toujours émargé dans le budget de la violence féroce à travers les « mêlées atroces »[1] qui étaient souvent, dans l’Antiquité, le fait des Grecs ou des Romains. En se référant aux guerres mémorables comme celles de Cent, Quatre-vingts, Trente ans ou les deux Guerres mondiales, etc., on peut avoir la mesure de la folie meurtrière par laquelle les Occidentaux aiment à ensanglanter le monde lorsque la jouissance de leurs appétits économiques et politiques est frustrée ou risque de l’être.

Se poser donc la question précédente, c’est ignorer que les Occidentaux qui parlent, souvent de façon incantatoire, de la paix, des droits de l’homme, de la liberté, du bien et d’autres idées générales aussi séduisantes que celles qu’on vient d’énumérer, sont des peuples belliqueux si assoiffés de violence qu’on peut se permettre de dire qu’ils n’existent que pour faire la guerre. On pourrait, sans aucun excès, dire, en pastichant Martin Heidegger, que l’Occidental est un être-pour-la-guerre. Le fréquent recours, par eux, à une sémantique incantatoire traduit le sentiment de désespoir qu’ils éprouvent à pouvoir collaborer à la réalisation et au respect de la paix, des droits de l’homme, de la liberté ou du bien dans un monde qu’ils se représentent comme le pâturage dont Dieu leur a fait don, et par sur lequel ils peuvent exercer, comme il leur plaît, le droit d’user et d’abuser.

Mais si cette question mérite d’être posée, en dépit du fait que l’histoire soit, surtout du fait de l’Occident, constamment maculée de sang, meublée de cadavres et définie par d’innombrables crimes impunément commis contre l’humanité à l’occasion des guerres prétendument justes, c’est parce que le déferlement de la violence dû à leur bellicisme semble ne pas se comprendre dans un aujourd’hui où la conscience humaine est supposée s’être éthiquement enrichie de valeurs propices à la construction, au plan global, d’un vivre-ensemble juste et pacifique.

En dépit de la force zoologique qu’il se plaît à dramatiser cyniquement dans le monde soit pour aliéner la souveraineté des États par la logique de l’injonction et de l’imposition, soit pour empêcher les autres peuples d’accéder à la libre jouissance de leurs ressources naturelles, l’Occident continue d’être en proie à des démons qu’il désespère de pouvoir exorciser. La situation de désespoir dans laquelle il se trouve aujourd’hui, plongé qu’il est dans des crises tous azimuts, explique pourquoi le monde est constamment malade de son instinct de destruction. C’est pour cette raison que les Occidentaux ne ratent jamais l’occasion d’allumer des foyers de tensions dans un monde qu’ils désespèrent de dominer absolument. Rongé par un mal interne que les indignés de Wall Street aussi bien que ceux qui battent, contre le capitalisme et l’ « économie de casino »[2], le pavé à Athènes, à Madrid, à Rome, à Lisbonne, etc., l’Occident croit pouvoir exorciser ses démons en se défoulant dangereusement en Afghanistan, en Irak ou en Libye.

Par sa folie meurtrière telle qu’elle se remarque déjà au plan symbolique par l’abus du mensonge comme mode de communication, des impropriétés verbales comme « capturer » ou « tuer », s’agissant des êtres humains, et la dramatisation de sa sauvagerie dans tel ou tel coin du monde, l’Occident croit naïvement s’assurer efficacement la domination des peuples qui lui tiennent résolument la dragée haute, même lorsqu’il déverse des tonnes de bombes et de missiles sur leur tête. La peur que l’Occident répand ces derniers temps en Afghanistan, en Irak, en Côte d’Ivoire, en Libye, etc., reflète, en réalité, celle qu’il éprouve en se rendant compte que le monde dont il se prenait pour le maître exclusif lui échappe irrémédiablement, car la volonté de puissance de l’Orient et le fait que d’autres pays placent leur aspiration à exister sous le signe de l’émergence prouvent que la domination du monde par l’Occident est désormais soumise au principe du refus.

Quand la peur et le désespoir se conjuguent chez un peuple dangereusement armé et devenu fou furieux à cause de la situation de marasme économique et de cyclothymie sociale dans laquelle il se trouve, le risque de voir le monde mis complètement à feu et à sang est considérable.

Étant donné qu’un être désespéré est celui qui n’a plus rien à perdre, il faut craindre que l’Occident qui expérimente douloureusement les effets pervers du capitalisme, sa propre religion économique, soit très dangereux pour le reste du monde.

Le capitalisme a beau procéder à des mues symboliques, en se faisant tantôt appeler le libéralisme, tantôt le néolibéralisme, il provoque tellement de tsunamis sociaux en Occident que ce dernier est dans une situation de décadence évidente qui le plonge dans le désespoir. Mais à qui la faute si les démons créés par lui l’obsèdent et lui font terriblement peur ?

Ce n’est pas en transformant le reste du monde en théâtre d’exorcisme des démons qu’il a inconsidérément créés, après avoir instaurée une ploutocratie qui impose sa nécessité politique à la démocratie, que l’Occident va résoudre ses problèmes. Il est fort à craindre que la violence qu’il prend pour le mode de résorption de ses tourments économiques ne finisse par accroître le coefficient d’accélération de sa décadence.

 

 

Pr Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

 



[1]- Cette expression est d’Homère.

[2]- L’expression est de Lula Ignacio da Silva.

Par Ayissi Lucien - Publié dans : ayiluc
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Mardi 27 septembre 2011 2 27 /09 /Sep /2011 09:53

professeur_ayissi.jpg 

Tuer un autre homme, sous quelque motif que ce soit, est d’autant plus aberrant qu’on donne, dans le cadre d’une telle entreprise, l’impression d’être en situation de rivalité macabre avec la nature. Nécessairement condamné par elle à mourir tôt ou tard, Troy Davis à qui on vient de donner la mort aux Etats-Unis au terme d’un jugement problématique, puisqu’il n’a pas pu dissiper certains doutes au sujet de sa pertinence, était-il humainement parvenu au degré zéro de la perfectibilité, au point qu’on le déclare tout à fait indigne de vivre ?

Pour moi, ce n’est pas en donnant la mort à l’homme, quel qu’il soit, au nom d’une loi dont l’efficacité pédagogique n’est pas avérée, qu’on peut apporter une réponse pertinente à la question liée soit à la stabilisation de la possession, soit à la préservation de la vie humaine dans le temps et dans l’espace. Comment peut-on penser pouvoir protéger la vie contre la mort en promouvant paradoxalement cette dernière ?

C’est dans l’incapacité de donner à la vie les gages de bonne qualité susceptibles de permettre à tout homme de bien traduire son humanité et sa citoyenneté en acte, qu’on s’accroche anachroniquement à des normes qui ne sont, en réalité, que les fac-similées de la loi du Talion.

En instrumentalisant la loi au profit de la mort, on la détourne ainsi de sa principale fonction qui est de protéger la vie et de motiver tous ceux qui en jouissent à marquer qualitativement et durablement l’histoire, afin que celle-ci cesse d’être le musée de l’horreur.

 

Pr Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

 

 

 

 

Par Ayissi Lucien - Publié dans : ayiluc
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Samedi 17 septembre 2011 6 17 /09 /Sep /2011 23:45


professeur_ayissi.jpg A qui Fanny Pigeaud destine-t-elle l’ouvrage qu’elle a récemment publié dans la collection « Les terrains du siècle » des Editions Karthala et qui s’intitule : Au Cameroun de Paul Biya ?

C’est l’une des questions qu’on peut se poser au terme de la lecture de cet ouvrage très facile à lire et fort documenté. En redisant par écrit ce que la plupart des Camerounais savent du régime de Paul Biya, Pigeaud croit les informer alors qu’elle émarge dans le déjà-su. La débauche de détails de son ouvrage n’apporte rien de neuf aux Camerounais qui pâtissent des problèmes de gouvernance du régime de Biya. En voulant donc, par un débordement de sa générosité, nous informer sur le Cameroun de Paul Biya, Pigeaud n’a produit qu’un piètre scoop. La fonction spéculaire qu’elle semble vouloir donner à son livre, celle précisément d’être le miroir des travers éthiques et politiques du régime de Biya, ne manque pas d’intérêt, bien qu’elle n’innove en rien dans un champ déjà théoriquement occupé par d’autres[1].

Mais, en voulant décrire un excès, Pigeaud a, des suites d’un effet de contamination, versé dans la caricature (pp. 120, 124, 135), la déformation des faits (pp. 106, 115, 124, 125, 129, 133) et l’incitation à la haine ethnique, à travers soit la « bétisation », sans justification suffisante, du régime de Biya, soit la victimisation des Bamiléké (pp. 39, 61, 119, 124, 125, 128, 133, 134, 137), dans un style qui prouve que son ouvrage a été écrit à la va-vite, puisqu’il transgresse souvent les normes protocolaires pourtant en vigueur dans sa propre langue maternelle (cf. les multiples fautes d’orthographe (pp. 38, 50, 96, 104, 129, 135, 153, 154, 156, 157, 160, 162, 163, 166, 169, 173, 180, 195, 200, 206, 209, 214, 226, 228, 241, 246, 255) et de grammaire (pp. 158, 172, 191, 232 (il résout, au lieu de « il résoud »), 247, 256) dont il surabonde). Même lorsqu’elle décrit les tares politiques du Cameroun de Paul Biya, Pigeaud doit non seulement éviter de se soustraire au devoir de consulter la grammaire typographique pour bien orthographier, par exemple, les noms des points cardinaux et des institutions publiques, mais aussi d’abuser de la spontanéité de son imagination, sous peine de ruiner la crédibilité de son ouvrage : M. Joseph Owona n’a jamais été « ministre de la Fonction publique et de la Réforme universitaire » (p. 105), pour la simple raison qu’il n’a jamais existé, dans les institutions camerounaises, un ministère de la Fonction publique et de la Réforme universitaire.

Son appétit du scandale et de l’horreur l’amène à fouiner, avec beaucoup de délectation, dans les caniveaux et les égouts politiques du régime de Paul Biya, pour rappeler, sans aucune nécessité, aux Camerounais que ce régime est éthiquement et politiquement très problématique. On reconnaît là l’expression idéologique de cette philanthropie apparemment gratuite dont procède l’ « humanisme » de ceux qui ont chassé Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi du pouvoir, au motif que le premier menaçait la paix et la stabilité de l’ordre mondial de domination et que le second était un dictateur très dangereux pour la population civile libyenne. C’est avec leur arrogance et leur mépris habituel des autres qu’elle s’autorise à critiquer le style des journalistes camerounais[2], dans l’oubli de la désinvolture stylistique avec laquelle elle a rédigé son fameux ouvrage.

Les confusions que Pigeaud entretient, à dessein, pour « bétiser », sur la foi, par exemple, d’un Antoine Socpa (p. 142), le régime de Biya, l’amènent à reconfigurer la carte anthropologique du Cameroun, au point de prendre tous les ressortissants du Centre, du Sud et de l’Est pour des Beti, comme s’il leur suffisait d’avoir des références onomastiques en partage pour appartenir à une même communauté ethnique. Suffit-il, par exemple, d’avoir des Tala, des Nono, des Ngako, des Towa, des Tamba, etc., à l’Ouest et au Centre pour que les ressortissants de ces deux régions soient tous des Beti ? Les Ndi, Bella, Bilé, Ndongo, Nkolo, Essengue, Manga, Ngueng, Messanga, etc. qu’on rencontre dans le Littoral sont-ils des Beti sous prétexte que ces noms se retrouvent également au Centre et au Sud ? A cette allure Pigeaud risque de crier à la « bétisation » de la Fonction publique camerounaise chaque fois qu’elle trouvera dans le répertoire de cette institution des Anaba, des Mbah, des Kwang, des Ndi, etc. qu’on retrouve aussi bien au Nord-Ouest qu’au Centre et au Sud du Cameroun.

Bien que l’ignorance soit à la fois déplorable et pardonnable, on ne peut pas, s’agissant des références anthropologiques camerounaises, se contenter de déplorer celle de Pigeaud et de la lui pardonner, car elle est suspecte de malveillance politique. A travers la construction, par elle, d’une relation équationnelle entre le Mal politique camerounais et le Beti, Pigeaud vise à plonger les Camerounais dans un conflit interethnique qu’ils ont pu éviter jusqu’ici, pour la simple raison qu’ils savent que la classe dirigeante qui est au pouvoir depuis bientôt trente ans n’est pas ethniquement constituée.

 Les faits sont certes les faits, en vertu du principe d’identité. Pour cette raison, leur objectivité transcende les particularités nationales, raciales ou idéologiques. Mais, pour les décrire objectivement, Pigeaud oublie qu’elle doit par exemple éviter les chevauchements qu’on observe souvent dans son livre entre le descriptif et le prescriptif. De tels chevauchements posent le problème d’identification du genre théorique d’appartenance de ce livre qui ressemble surtout à un tas incohérent de faits divers, au point qu’il n’est ni un manuel d’histoire, ni un essai de science politique, ni une analyse de sociologie politique, encore moins une réflexion de philosophie politique.

C’est vrai qu’on ne peut pas reprocher à Fanny Pigeaud d’avoir eu la bonne intention de décrire la crise de la bonne gouvernance qui sévit dans le régime de Paul Biya, empêtré qu’il est dans la corruption et les contradictions qui sont dues à son irrationalité structurelle, à son manque de perspective éthico-politique, et dont les conséquences sont, en plus du fait que le pouvoir de Biya soit devenu l’objet d’une grande convoitise de la part des prédateurs sociaux qu’il a pourtant considérablement produits dans le temps, la « mythification du mérite »[3], la reconfiguration de l’échelle des valeurs au détriment des références axiologiques cardinales, la tendance à la transgression des normes publiques de référence, le sacrifice de l’intérêt général sur l’autel des intérêts particuliers, etc. On ne peut cependant pas la féliciter d’affectionner l’incitation à la haine ethnique à travers la diabolisation arbitraire d’une référence anthropologique qu’elle a d’ailleurs du mal à bien identifier et de manifester l’arrogance de ceux qui s’arrogent toujours le droit de donner des leçons aux autres dans un monde dont ils se prennent pour les propriétaires exclusifs.

En croyant qu’il est vraiment pertinent de nous décrire ce que nous savions déjà, Pigeaud aurait mieux fait d’éviter les pièges idéologiques dont tout piètre scoop politiquement malveillant est inévitablement assorti.

 

Pr Lucien AYISSI

Université de Yaoundé I (Cameroun)

  

 



[1]- Cf. Lucien Ayissi (cf. Corruption et gouvernance (2003/2008), Corruption et pauvreté (2007), Gouvernance camerounaise et lutte contre la pauvreté (2009), La prière de Yakob (2010), Rationalité prédatrice et crise de l’Etat de droit (2011) ; Christian Tumi, Ma foi : un Cameroun à remettre à neuf (2011), etc.  

[2]- Cf. p. 174 de son ouvrage : « Les médias privés ne s’en sortent pas vraiment mieux. La presse qui compte cinq quotidiens – Le Jour, Mutations, Le Messager, La Nouvelle Expression et L’Actu – et une foule de journaux à la parution irrégulière est d’un niveau passable : les fautes d’orthographe et de grammaire sont nombreuses, y compris dans les titres de Une, l’expression souvent approximative, la hiérarchisation de l’information aléatoire, les illustrations hasardeuses. »

[3]-  Lucien Ayissi, Gouvernance camerounaise et lutte contre la pauvreté. Interpellations éthiques et propositions politiques, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 82.

Par Ayissi Lucien - Publié dans : ayiluc
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